Scepticisme

Mythes revus et corrigés

Les anecdotes bien ficelées tendent à croître en plausibilité à mesure qu’on nous les répète – surtout si elles semblent raisonnables ou si elles correspondent à nos préjugés. Gardons-nous de leur accorder trop de poids avant d’avoir entendu la contrepartie ou d’en avoir fait soi-même la vérification. Trois cas typiques présentés à la soirée du 13 décembre 2008.

Il n’est pas facile de déterminer si certaines idées populaires, tenues pour évidentes, correspondent vraiment à la réalité. On aura tendance à accepter ces idées comme probablement vraies parce qu’elles tombent sous le sens. L’effort nécessaire pour en faire la vérification nous semblera bien inutile.

Je vous propose de revoir trois idées populaires et, le cas échéant, d’en réviser notre évaluation intuitive. Elles ont été testées par deux Américains, experts en effets spéciaux cinématographiques : Jamie Hyneman et Adam Savage, animateurs de l’émission Mythbusters de la chaîne Discovery aux États-Unis.

Mythe 1 : Sous la pluie

Surpris par la pluie, serez-vous moins mouillé si vous courez ?

Donc, vous êtes à découvert et une grosse pluie vous tombe dessus sans que vous l’ayez prévu. Il vous reste environ 30 mètres à parcourir avant de pouvoir vous mettre à l’abri.

Votre intuition vous dit que vous serez moins mouillé si vous courez vous mettre à l’abri plutôt que de marcher cette même distance. D’ailleurs, en courant deux fois plus vite que vous marchez, vous passerez deux fois moins de temps sous la pluie. Aurez-vous raison de courir ?

Test

Les « briseurs de mythes » ont soumis cette question à un test, dont voici les paramètres :

Distance : 30 mètres

Pluie : 50 mm/h

Vitesse de la pluie : 7 m/s

Salopette à sec : 757 g

Marche : 6 km/h

Les expérimentateurs pourront soit courir soit marcher cette distance sous une forte pluie générée artificiellement à partir de gicleurs au plafond. Rappelons qu’après 20 mètres de chute la pluie atteint sa vitesse maximale de 7 mètres par seconde. Ils porteront pour chaque essai une nouvelle salopette sèche d’un poids standard. La vitesse de course, qu’on estime à au moins deux fois plus vite que la marche, n’a pas été précisée.

Résultats

Les résultats du test sont clairs. La salopette que portaient les expérimentateurs s’est moins imbibée d’eau – 10 grammes de moins – en marchant qu’en courant. La marche sous la pluie lui a fait recueillir 28 grammes d’eau à comparer à 38 grammes imbibés au pas de course.

Notons que les résultats seraient sans doute différents si l’on variait la longueur du parcours, la vitesse de marche ou de course et la densité de la pluie. Ces paramètres n’ont pas été testés par les expérimentateurs.

Explication

L’explication scientifique évoquée par les expérimentateurs, et confirmée par d’autres, indique que la surface exposée à la pluie règle substantiellement la quantité d’eau imbibée par le vêtement. D’ailleurs, en marche, on a à découvert : la tête, représentant 300 cm ^ 2 et les deux épaules, ajoutant ainsi 200 cm ^ 2 d’exposition. À la course, on ajoute en moyenne la surface d’une cuisse, soit 600 cm ^ 2, un avant-bras, 400 cm ^ 2 et une partie du tronc de 2000 cm ^ 2, calculée d’après la vitesse de course. Ainsi, en courant, on double ou triple facilement la surface exposée à la pluie.

En pratique, il ne faut pas négliger l’effet psychologique d’être mouillé plus longtemps en marchant, car on compare subjectivement cet effet à celui d’être un peu plus mouillé, mais moins longtemps, en courant. La sensation d’être mouillé peut atteindre un maximum de désagrément psychologique assez rapidement. Seul le temps passé sous la pluie devient alors important. Et courir pourra réduire ce temps d’au moins de moitié.

C’est peut-être pour cette raison que souvent on préfère courir plutôt que de marcher sous la pluie – même si l’on accumule plus d’eau en courant. Une solution alternative de se garder plus au sec est de se munir d’un bon parapluie et de marcher lentement…

Mythe seulement ébranlé, car bien des cas n’ont pas été étudiés, telles différentes densités de pluie, de distances et de vitesses de course. Les conclusions pourraient alors être différentes.

Mythe 2 : Dans le sable

Tombé dans du sable mouvant, serez-vous aspiré vers le fond jusqu’à ce que le sable vous couvre la tête ?

Voilà une situation critique dans laquelle personne n’espère un jour se retrouver. Bien des films nous ont montré ce qu’il peut alors arriver : la victime affolée, poussant des cris désespérés, s’enfonce inéluctablement dans le sable gluant jusqu’à ce que ses bras levés vers le ciel, en vaines supplications, disparaissent mollement sous le sable.

Test

Pour tester la validité de cette idée reçue, Heyneman et Savage se sont procuré une cuve de 2 mètres de diamètre et de 2,5 mètres de haut. Ils y ont déposé 10 tonnes de sable fin. Avec un boyau d’arrosage, ils ont trempé le sable jusqu’à ce qu’il ait la texture du sable mouvant.

Pour contrôler la quantité d’eau dans le sable, ils ont percé des trous de 5 cm au bas de la cuve, qu’ils peuvent ouvrir ou boucher selon le besoin. Ils ont ainsi dupliqué les conditions caractéristiques du sable mouvant.

Tour à tour, et avec une certaine appréhension, ils ont sauté directement dans le sable ainsi préparé. Un câble leur serrait la ceinture pour les retenir au cas où ils couleraient à pic.

Résultats

Les résultats sont assez surprenants. Le cobaye amusé flotte comme un bouchon de liège. Le sable lui atteint à peine les aisselles.

Explication

Il faut donc conclure que la densité de l’homme, proche de celle de l’eau, est de beaucoup inférieure à celle du sable mouvant. Ce qui permet à l’homme de flotter facilement dans du sable mouvant. Cela n’est pas si surprenant, puisqu’on sait que les humains flottent très bien dans une eau fortement salée, comme celle de la Mer Morte. Un mélange relativement homogène de sable et d’eau sera encore plus dense.

Cela ne veut pas dire qu’hommes et animaux n’ont pas péri dans du sable mouvant. Si l’on ne peut pas sortir du sable, on risque de mourir de faim, de soif ou de surexposition au soleil ou au froid.

Mais, il semble clair qu’on ne mourra pas de noyade. C’est seulement dans les films qu’on est aspiré vers le fond.

Légende cinématographique totalement démystifiée !

Mythe 3 : Au haut d’une tour

Un sou, lancé du toit d’un gratte-ciel, peut-il sérieusement blesser une personne sur le trottoir ?

On raconte qu’un sou lancé du toit de l’Empire State Building à New York pourrait sérieusement blesser une personne sur le trottoir, et peut-être même la tuer. Longeant le mur d’un édifice, qui d’ailleurs ne craint pas qu’un objet, échappé par mégarde, ne le blesse ?

Test

Les animateurs de Mythbusters ont voulu vérifier cette légende urbaine. Un sou, comme celui qui se retrouve dans presque toutes les poches, pèse environ 2,5 g et mesure 1 mm d’épaisseur et 2 cm de diamètre. En chute libre d’une hauteur de 381 m, soit celle de l’Empire State Building, et sans résistance de l’air, il atteindrait le sol à la vitesse appréciable de 311 km/h. Mais, à cause de la résistance que l’air oppose à sa chute, il ne pourra atteindre une vitesse terminale de plus de 100 km/h.

Nul besoin de se balader dans les rues de New York pour craindre le pire. Le danger est aussi grand à Montréal. Lancé de l’édifice réputé le plus haut à Montréal, soit le 1000 de la Gauchetière qui fait 200 m de hauteur, le sou aura la même vitesse terminale et ne dépassera pas non plus les 100 km/h. On peut aussi noter au passage qu’en chute libre l’homme dépassera le sou, puisque sa vitesse terminale sera environ 200 km/h, à partir d’une chute plus grande qu’environ 200 mètres.

Pour le test, les expérimentateurs ont donc modifié un fusil agrafeur pour lui faire projeter un sou à une vitesse d’environ 100 km/h. Ils ont visé toutes sortes d’objets pour déterminer les dommages sur plusieurs types de surfaces.

Résultats

Quel effet a-t-on observé en projetant un sou de 2,5 g, à 100 km/h sur différentes surfaces :

* Sur du béton : il n’a laissé qu’une petite trace avant de rebondir.

* Sur l’asphalte : il n’a laissé aucune trace et a rebondi immédiatement.

* Sur un mannequin, dont le crâne était couvert d’une mince couche de tissu gélatineux pour simuler un crâne humain, il n’a laissé aucune fissure.

* Sur une main humaine, il n’était pas possible d’y voir une quelconque blessure.

Devant les effets minimes produits, les expérimentateurs ont testé des impacts à très haute vitesse, soit 3000 km/h, la vitesse d’une balle de fusil. Un sou projeté à cette très grande vitesse a laissé une trace sur du béton, mais ne s’y est pas inséré. Il n’a pas non plus réussi à percer le crâne du mannequin.

Explication

On doit conclure qu’un sou de 2,5 g n’a pas assez de masse pour blesser un individu au bas d’une tour – quelle que soit la hauteur de la tour. Évidemment, si la personne regarde en l’air au moment précis de l’impact, elle pourrait être blessée à l’œil. En outre, même projeté à la vitesse d’une balle de fusil, le sou ne tuera probablement pas.

Le mythe du sou « tueur » est donc complètement déboulonné !

Il pourrait en être tout autrement si la masse de l’objet en chute libre était plus grande et si sa résistance à l’air était plus petite. Un boulon ou un caillou de 100 grammes, par exemple, causerait sans doute des dommages plus importants.

Conclusion

Les trois idées populaires que l’on vient d’examiner méritent qu’on précise leur domaine d’application. Elles semblaient tomber sous le sens. Pourtant, elles se sont révélées fausses sous des conditions normales :

* Marcher sous la pluie tient objectivement plus au sec que courir, du moins dans certaines conditions.

* On ne peut pas s’enfoncer au-dessus de la tête dans du sable mouvant.

* À vitesse de chute, un sou ne peut sérieusement blesser un humain.

Si se fier à certaines croyances populaires n’a que peu de conséquences, on pourra les examiner ultérieurement ou ne pas les examiner du tout. Dans le cas contraire, il serait souhaitable d’en vérifier la validité.

Source

ZIMMERMAN, Keith and Kent. Mythbusters, The Explosive Truth behind 30 of the Most Perplexing Urban Legends of All Time, Discovery Communications, New York, 2005.

2009 - qs068p19