Santé

Radiations trompeuses

De légitimes inquiétudes gagnent un public mal informé des dangers des champs électromagnétiques, surtout en ce qui a trait à l’installation des compteurs d’électricité émetteurs d’ondes. Une approche rationnelle et scientifique permettra de dissiper les fausses perceptions à leur sujet.

La position de ceux qui refusent l’installation des nouveaux compteurs de consommation d’électricité, dits « intelligents » ou « de deuxième génération », déroute certains sceptiques, car les arguments scientifiques soutenant leur innocuité semblent très convaincants.

Ces arguments sont d’ailleurs très bien expliqués dans le compte-rendu d’une conférence de Richard Leonelli, physicien, sur les dangers présumés des radiofréquences, à la page 59 de ce numéro. Ils ont aussi obtenu l’appui d’une soixantaine d’universitaires scientifiques provenant de six universités québécoises, dont vous trouverez la lettre ouverte à la page 66 de ce numéro.

Position scientifique générale

En résumé, les compteurs intelligents émettent des ondes radio de très faible puissance toutes les minutes, mais pendant un temps très bref de quelques dizaines de millisecondes. Aucune étude n’a, de façon concluante, relié une aussi faible exposition moyenne journalière aux radiofréquences (50 microwatts par mètre carré à un mètre du compteur) à des problèmes de santé, ni non plus à des niveaux de puissance des centaines de fois plus élevés et pour des périodes beaucoup plus longues.

Par ailleurs, nous sommes déjà exposés à bien d’autres sources de radiofréquences plus importantes à l’extérieur et à l’intérieur de nos habitations. Tant dans les villes qu’à la campagne, des antennes de radio et de télévision nous inondent d’émissions continuelles depuis plus de 50 ans. Durant les dernières décennies, de nombreux autres émetteurs se sont progressivement ajoutés à ce fond de rayonnement, notamment ceux de la téléphonie cellulaire et des radios taxis.

Dans nos habitations, les sources rapprochées de radiofréquences sont multiples : fours à micro-ondes, téléphones sans fil, routeurs sans fil, ordinateurs portables et le téléphone mobile lui-même – collé à l’oreille pendant son utilisation. Tous ces appareils émettent des radiofréquences de façon continue, à des niveaux plus élevés et pour de plus longues périodes que lesdits compteurs. Toutes ces sources, présentes depuis des dizaines d’années, n’ont eu aucun effet mesurable sur la santé.

Pourquoi alors craindre les compteurs ? Par sage prudence par rapport aux aléas d’une nouvelle technologie ? En toute logique, ce principe de précaution ne s’appliquerait-il pas d’abord à toutes les autres sources de radiofréquences plus importantes que les compteurs, tels les routeurs sans fil et les téléphones mobiles ? Ne faudrait-il pas, comme première étape, bannir toutes ces autres sources jusqu’à l’obtention de plus amples renseignements ?

Position des opposants

Certains Québécois refusent l’installation de compteurs de deuxième génération dans leur habitation. Ils considèrent que ces compteurs posent un danger sanitaire possible, et même, à leur avis, très réel dans plusieurs cas.

Leur position semble rationnelle. Après tout, des gens sont effectivement malades depuis qu’on a installé les nouveaux compteurs chez eux. Par ailleurs, les études sur les dangers des radiofréquences sont contradictoires. N’est-ce pas une précaution élémentaire que d’étudier la question plus à fond avant de poursuivre l’installation de ces nouveaux compteurs ?

Mais, plus précisément, pourquoi refuser ? Le site Web de Villeray Refuse (1), un organisme qui s’oppose à l’installation des nouveaux compteurs dans le quartier Villeray, peut nous donner une bonne indication de la teneur des arguments avancés.

Pourquoi refuser ?

Le refus s’appuie sur des raisons sanitaires que le groupe Villeray Refuse juge préoccupantes et même urgentes. D’abord, on y lit qu’un rapport du Comité permanent de la santé (2) à la Chambre des communes aurait recommandé en 2010 que la norme de protection canadienne soit révisée. Il semble, selon la référence donnée, que ce comité ait plutôt seulement suggéré plus de fonds pour la recherche à long terme sur les effets possibles des radiofréquences.

Ensuite, le site Internet du groupe se réfère au rapport BioInitiative – A Rationale for a Biologically-based Exposure Standard for Electromagnetic Radiation (3) (arguments pour des seuils de protections du public fondés sur les effets biologiques des rayonnements électromagnétiques), qui propose des normes plus sévères de protection contre les radiofréquences, vu des effets biologiques présumés avérés. Plusieurs organismes scientifiques se sont penchés sur ce rapport et ont rejeté ses conclusions, qu’ils estiment fondées sur une sélection subjective d’études douteuses, mais favorables aux thèses présentées et sans référence à la littérature scientifique très généralement opposée à ses conclusions (4).

Suivent des liens renvoyant à une série de vidéos au sujet de conférences, entrevues et reportages qui peuvent être instructifs, mais ne présentent en général qu’un côté de la problématique et soulignent de façon alarmiste les dangers potentiels des radiofréquences ( entre autres (5) ). Certains appuient leurs recommandations sur le rapport BioInitiative déjà mentionné.

Cette page Internet conclut en attirant l’attention sur une vidéo (6) voulant démontrer les dangers de l’installation de réseaux sans fil (Wi-Fi) dans les écoles. Une salle de classe où les élèves s’instruisent au moyen d’ordinateurs portables communiquant sans fil avec Internet les expose à environ 2 000 microwatts par mètre carré (µW/m^2). Ce niveau d’exposition est montré comme étant comparable à se tenir à environ une centaine de mètres d’une tour de téléphone mobile à l’aspect menaçant.

Près des ordinateurs des élèves, la concentration monte à 2 700 µW/m^2 et juste en face de l’un deux, à 22 000 µW/m^2 ! Un cri d’alarme est lancé et on recommande la lecture du fameux rapport BioInitiative. Rappelons toutefois que la norme canadienne se situe à 5 millions µW/m^2, soit une concentration 200 fois plus élevée que le niveau des radiofréquences mesuré en face des ordinateurs portables.

Points de discordance

Manifestement, deux visions s’affrontent : l’approche scientifique, qui estime les nouveaux compteurs sans danger pour la santé, et une réaction populaire, qui craint leurs effets dans l’environnement. Tentons de cerner ce qui distingue ces deux points de vue.

La position scientifique s’inspire d’une meilleure compréhension de la nature et des effets physiques de ce type d’ondes. La fréquence ondulatoire des compteurs (environ un gigahertz) est un million de fois plus lente que celle des rayons ultraviolets qui, comme on le sait, causent des dommages aux cellules. Ainsi, une exposition aux radiofréquences des compteurs ne produit que des effets thermiques.

De plus, à la puissance des compteurs (moins d’un demi-watt), les ondes émises ne réchauffent le corps humain que de façon minime, d’autant moins que ces émissions ne durent en général qu’un vingtième de seconde. Le four à micro-ondes, en comparaison, émet à une puissance environ 2 500 fois plus grande ; même à cette puissance, son effet calorifique serait très petit s’il ne fonctionnait qu’un vingtième de seconde à toutes les minutes, comme les compteurs.

N’oublions pas non plus que la puissance des ondes électromagnétiques diminue selon le carré de la distance de la source : à deux mètres, la puissance chute de quatre fois comparativement à un mètre. C’est une autre raison pour laquelle les nombreuses sources de radiofréquences qui nous entourent ont peu d’effet sur nous. À dix mètres de nous, elles sont 100 fois moins puissantes qu’à un mètre ; à 100 mètres de nous, 10 000 fois moins puissantes.

Par ailleurs, ceux qui s’opposent à l’installation des nouveaux compteurs s’appuient largement sur une étude (BioInitiavive) discréditée par la presque totalité de la communauté scientifique concernée à cause de ses nombreuses failles méthodologiques. Et ils laissent de côté quantité d’études qui soutiennent le contraire du rapport BioInitiative, ainsi que les avis quasi unanimes de toutes les agences de santé du monde estimant le danger négligeable.

Hypersensibilité électromagnétique

La plupart des gens baignent quotidiennement dans un nuage d’ondes beaucoup plus puissantes que celles des compteurs. On ne rapporte qu’un très petit nombre de personnes disant souffrir de symptômes attribués aux champs électromagnétiques. Mais, ces cas sont réels et doivent être traités. Toutefois, les causes ne sont vraisemblablement pas celles invoquées.

Le syndrome d’électrosensibilité est reconnu, entre autres instances par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Cependant, ses véritables causes n’ont pas encore été déterminées : « Il n’existe ni critères diagnostiques clairs pour ce problème sanitaire, ni base scientifique permettant de relier les symptômes de la HSEM [hypersensibilité électromagnétique] à une exposition aux CEM [champs électromagnétiques]. En outre, la HSEM ne constitue pas un diagnostic médical. Il n’est pas non plus évident qu’elle corresponde à un problème médical unique. » (7)

Il n’existe actuellement aucune base scientifique permettant de relier le syndrome d’électrosensibilité à l’exposition aux champs électromagnétiques. Une étude de l’Institute of Psychiatry du King’s College de Londres (8) conclut que 46 études à double insu, impliquant 1 175 personnes électrosensibles, n’ont pu relier leurs symptômes à la présence ou non de CEM. De plus, ces études prouvent que la croyance en la présence annoncée (mais non réelle) de CEM génère des symptômes aigus chez les sujets hypersensibles.

Publicité et visibilité médiatique

La campagne de publicité du groupe Villeray Refuse et celle d’autres organismes semblables a touché une corde sensible dans la population, qui craint ce qu’elle ne connaît pas. L’Internet permet une diffusion rapide de l’information, surtout lorsqu’elle se veut populaire en faisant appel aux émotions. Des démarches rationnelles devraient faire le contrepoids à la publicité trompeuse et alarmiste sur les dangers des radiofréquences.

Signalons une initiative locale : l’École Polytechnique de Montréal a lancé une brigade électro-urbaine en mai 2012. Un groupe d’étudiants mesurera gratuitement les champs électromagnétiques dans les domiciles des personnes qui en feront la demande et recueillera questions et commentaires du public sur les effets des radiofréquences.

Espérons que l’approche scientifique aura la visibilité qu’elle mérite et qu’elle dissipera les perceptions erronées au sujet des dangers des radiofréquences.

Notes

1. Comité permanent de la santé : http://www.parl.gc.ca/content/hoc/Committee/403/HESA/Reports/RP4834477/hesarp10/hesarp10-f.pdf

2. Villeray Refuse : http://villerayrefuse.wordpress.com/pourquoi-refuser/

3. The BioInitiative Report (A Rationale for a Biologically-based Exposure Standard for Electromagnetic Radiation) : http://www.bioinitiative.org/freeaccess/report/index.htm

4. Science... & pseudosciences – AFIS : http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article1133

5. Régie de l’énergie : http://internet.regie-energie.qc.ca/Depot/Projets/111/Documents/R-3770-2011-C-S%C3%89-AQLPA-0020-PREUVE-RAPPEXP-2011_10_28.pdf

6. Danger du Wi-Fi à l’école : http://www.youtube.com/watch?v=FO0AnNHz8vI

7. OMS : http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs296/fr/index.html

8. Institute of Psychiatry : http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed?term=rubin%20GJ%202010 %20hypersensitivity

2012 - qs078p05