Malgré leurs limites, la science et la raison surpassent de loin l’ignorance et l’intuition pour décrire la réalité et agir efficacement. Elles contribuent aussi largement au progrès social. Il y a lieu d’être confiant en l’avenir.
Ce numéro parle surtout de science. Il en décortique le credo matérialiste et précise ses rapports avec l’immatériel (1). Il démontre aussi comment le paranormal manipule la science pour se donner de la crédibilité (2). De plus, il nous indique plusieurs moyens pour comprendre et contrer les procédés confondants utilisés par les défenseurs des pseudosciences. Vous y trouverez également des analyses détaillées des failles d’une pseudoscience particulière : l’homéopathie (3).
Je propose quelques réflexions additionnelles sur les usages et les limites de la science et de la raison.
Prédiction et vérification
La science n’est en fait qu’une méthode pour s’assurer que les modèles que nous construisons de la réalité rendent compte le plus précisément possible de cette dernière. Ces modèles ne sont pas la réalité, mais en représentent des facettes. Nos sens (et les instruments qui les prolongent) ne captent que certains aspects du monde extérieur ; nous élaborons donc nos théories sur l’Univers en prenant en considération seulement une partie de cette réalité.
« La science est loin d’être l’outil parfait de la connaissance. C’est simplement le meilleur que nous ayons », estime Carl Sagan, astronome et vulgarisateur scientifique américain. Les lois issues de la recherche scientifique nous facilitent la vie, car elles nous permettent de développer toutes sortes d’objets matériels utiles qui fonctionnent assez bien : voitures, avions, téléphones, ordinateurs, etc.
Toute loi physique doit donc faire des prédictions vérifiables. Les théories scientifiques qui servent à construire des appareils rendant le service prévu obtiennent ainsi la confirmation de la validité de leurs principes – à l’intérieur des limites de ces appareils. Elles ont sans doute été vérifiées de façon plus rigoureuse en laboratoire, mais l’usage quotidien qu’en font des milliards d’humains ajoute à leur crédibilité.
Évidemment, rien à la longue ne fonctionne parfaitement bien sous toutes sortes d’environnements. Tout s’use et il y a des ratés et des erreurs. C’est pourquoi de nombreuses « améliorations » et « mises à jour » corrigent en partie les défaillances des produits du marché.
Un problème de complexité
Les mêmes principes de prédiction et de vérification s’appliquent aussi à d’autres domaines que ceux des sciences physiques, dites « dures ». Ils concernent également les sphères beaucoup plus complexes de la biologie, de la psychologie et de la sociologie, parfois dites sciences « molles ». Les sciences physiques se prêtent assez facilement à une vérification objective, bien qu'on doive tenir compte des erreurs, des incertitudes et des biais inhérents à toute mesure. C’est beaucoup plus difficile pour les sciences sociales.
Il est relativement aisé d’invalider le principe physique des dilutions infinitésimales de l’homéopathie, par exemple. Toute substance matérielle est constituée d’un nombre fini d’atomes ou de molécules qui lui confèrent son identité. Diviser ce nombre successivement par cent une douzaines de fois ou plus, comme le fait l’homéopathie, ne laisse à la fin plus rien à diviser (4). Ainsi, l’effet médical allégué obtenu ne peut être dû à la molécule active, car elle est alors absente.
Toutefois, des granules homéopathiques peuvent avoir des résultats positifs pour certains patients souffrant d’une maladie, bien souvent mineure. Ces succès sont souvent attribués à l’effet placebo, qui répond aux attentes de guérison du patient. Son corps trouve ainsi plus facilement des façons de se guérir lui-même, sans l’aide d’un produit actif. Le fonctionnement physiologique de l’effet placebo est toujours à l’étude.
Du point de vue biologique, un organisme humain est unique et contient des dizaines de milliers de types de molécules complexes qui interagissent dans des environnements différents. Les conclusions d’études médicales ne peuvent donc s’appliquer à tous, car elles ne sont testées que sur un nombre relativement petit de sujets, dont une proportion réagira d’ailleurs différemment de l’ensemble.
Il n’est donc pas surprenant que des études sur la nutrition, par exemple, se contredisent. Les besoins de chacun sont dissemblables, les conditions des études cliniques diffèrent, les données empiriques ne sont pas uniformes. On analyse alors statistiquement les résultats pour conclure ou non à un effet probable sur la plupart des patients possédant des caractéristiques communes.
Les mêmes types d’incertitudes sont d’autant plus associés aux domaines encore plus complexes de la psychologie et de la sociologie. Toutefois, seule une méthode scientifique peut produire des modèles valables pour certains groupes de personnes ou de sociétés, sous des conditions précises et dans des environnements particuliers, et les offrir à des vérifications empiriques par différents chercheurs pour en déterminer le degré de validité.
Les limites de l’explication
La science nous dit comment fonctionne la réalité, mais elle ne peut nous dire strictement pourquoi il en est ainsi. Newton a pu décrire mathématiquement comment les objets tombent et attribuer ce mouvement à une force gravitationnelle entre la masse de l’objet et celle de la Terre. Il a pu dire comment, mais non pourquoi deux masses s’attirent, pourquoi cette force immatérielle existe entre deux objets.
La théorie de la gravitation de Newton a été raffinée par Einstein pour tenir compte des comportements d’objets à de très grandes vitesses ou près de grosses masses à l’aide du concept d’espace-temps et de la courbure de l’espace. La précision des appareils GPS dépend de l’application des équations relativistes ; les principes de la relativité sont donc vérifiés chaque jour par des millions de personnes.
Le modèle relativiste nous donne une meilleure description de la réalité, mais il ne représente qu’un constat, bien qu'utile, de cette réalité fort complexe dont nous faisons partie. À l’avenir, des descriptions encore plus fondamentales ajouteront des degrés de précision plus grands et une meilleure compréhension du fonctionnement de la réalité, qu’on n’a pas le choix d’accepter telle qu’elle est.
À un niveau fondamental d’explication, on réfère souvent aux « propriétés émergentes » de la matière. Ainsi, les propriétés de l’eau ne peuvent encore être déduites des propriétés des atomes qui composent cette molécule, soit les gaz hydrogène et oxygène. On peut dire la même chose du sel de table, composé d’un atome de sodium, un métal très réactif, et d’un atome de chlore, un gaz toxique.
La science pourra sans doute un jour trouver un modèle qui décrira le passage des propriétés primaires des atomes aux propriétés plus complexes de leurs composés. Toutefois, pourra-t-elle finalement expliquer le passage de molécules organiques complexes à celui de la vie ? Ou encore réussira-t-elle à éclaircir la transition d’un réseau interconnecté de milliards de neurones à celui bien « immatériel » de la conscience humaine qui en découle ?
Irréfutables rationalisations
Les défenseurs des pseudosciences et du paranormal peuvent tenir un discours tout à fait rationnel appuyant leur point de vue. Pour des raisons souvent émotionnelles ou économiques, ils laisseront tomber des faits contraires à leur croyance ou en minimiseront indûment l’importance. Ils rationalisent ainsi leur discours.
Ils peuvent le faire de façon inconsciente, car tout esprit humain doit maintenir une certaine cohérence interne pour pouvoir continuer de fonctionner normalement. Cela s’applique autant au gourou qui se croit investi d’une volonté divine qui le guide qu'à l’adepte qui veut croire au sauveur espéré. Certains astrologues, par ailleurs, ne prédisent que du positif et rejettent le négatif comme étant passager et pas du tout représentatif de l’ensemble des résultats obtenus, alors que c’est souvent le contraire.
D’autre part, arnaqueurs et charlatans trompent sciemment leurs clients pour leur soutirer de l’argent. Leur discours poli et enchanteur évite de mentionner certains risques courus par leur victime. Il est aussi souvent truffé de demi-vérités ou carrément mensonger.
Les pseudoscientifiques craignent les tests objectifs qui pourraient jeter de sérieux doutes sur leurs prétentions. Les Sceptiques du Québec offrent un prix de 10 000 $ à quiconque pourra démontrer qu’il possède un don paranormal, de médiumnité ou de télépathie, par exemple. Nous avons reçu près de 200 inscriptions à ce Défi sceptique. Presque tous les prétendants se sont désistés lorsqu’un protocole rigoureux, testant précisément leurs allégations, leur a été proposé.
Contrairement aux véritables scientifiques, les tenants des pseudosciences ne recherchent pas les faits ou les arguments qui pourraient servir à réfuter leurs affirmations. Leur discours change peu au cours des années, alors que celui de la science évolue constamment à mesure que de nouveaux faits viennent corroborer ou infirmer la théorie courante.
Moralité et cohérence
La science décrit ce qui est, mais elle ne peut nous dire ce qu’il est moral de faire. Elle peut toutefois objectivement évaluer les conséquences des choix moraux qui s’offrent à nous et, ainsi, nous aider à sélectionner celui dont les répercussions apparaissent comme étant les meilleures ou les moins mauvaises. Les critères de sélection eux-mêmes devront cependant se fonder sur des jugements moraux a priori arbitraires.
L’usage de drones de combat résulte d’une décision morale de neutraliser l’ennemi sans perte humaine dans le camp de l’utilisateur de ces petits avions armés et téléguidés. D’autres décisions morales préalables ont aussi été jugées acceptables, telle la mort d’humains à des milliers de kilomètres, comme seule solution pour écarter une menace appréhendée, et la probabilité non nulle de tuer d’innocentes victimes, dites « dommages collatéraux ».
Dans cet exemple, des technologies, issues d’avancées scientifiques remarquables, permettent à ceux qui les possèdent de construire, de guider et de faire feu à grande distance sur des objectifs allégués militaires. La science peut servir à mesurer les conséquences des explosions ainsi produites. Toutefois, seul le jugement humain peut évaluer dans quelle mesure ce choix est moral.
La science et la raison nous forcent par contre à faire des choix éthiques cohérents. Tuer des innocents, vaquant normalement à leurs tâches quotidiennes, serait-il plus acceptable si ces personnes sont à des milliers de kilomètres dans un pays étranger que si elles déambulent dans une rue du voisinage ? D’autre part, la vie de dix innocents (étrangers) vaut-elle moins que la vie de centaines de (nos) soldats sur le terrain, si cela est l'unique choix possible ?
Voici un autre exemple qui nous oblige tous à quotidiennement faire un choix moral. Ne ferions-nous pas preuve d’une plus grande cohérence éthique en nous nourrissant de plantes plutôt que de viande ? Si nous considérons qu’il n’est pas moral de torturer un animal domestique parce que c’est un être sensible à la douleur, pourquoi alors juger acceptable de faire souffrir des animaux d’élevage et de les tuer pour les manger ? Cette importante question a été débattue dans le numéro précédent et une critique de certains arguments avancés sur les droits des animaux paraît dans Québec sceptique no. 86 aux pages 16-21.
Le progrès moral
La violence a diminué de façon appréciable durant les derniers siècles et cette tendance se poursuit. Selon le psychologue américain Steven Pinker (5), le taux d’homicides annuel par 100 000 personnes s’élevait entre 50 et 100 pour différents pays d’Europe de l’Ouest dans les années 1400 ; en l’an 2000, il se situait à moins de 2 par 100 000, soit environ 50 fois moins. Il a constamment diminué depuis le Moyen âge.
Les droits des femmes, des Noirs et des homosexuels se sont affirmés durant les dernières décennies. Au Québec, les femmes ont obtenu le droit de vote en 1940. Aux États-Unis, les pleins droits pour les personnes de race noire ont été obtenus au milieu des années 1960 et un Afro-Américain a été élu président de ce pays en 2008. Les droits des homosexuels sont aujourd’hui entièrement reconnus au Québec : ils peuvent se marier, adopter des enfants et fonder une famille comme tout autre citoyen.
Il y a manifestement eu un progrès moral constant et important depuis plusieurs siècles, s’accélérant dans les dernières décennies. Plusieurs l’attribuent en grande partie aux avancées de la science et de la raison, qui ont progressivement remplacé la pensée magique.
Toutes les sociétés « civilisées » estiment que des sorcières ne causent pas de malheurs à d’autres personnes et ne méritent pas d’être brûlées au bûcher pour sauver l’ensemble de la population. On recherche aujourd’hui les véritables causes dans un examen rationnel de données empiriques, éclairé par des connaissances scientifiques avérées.
Les dangers de l’intégrisme
Les progrès de la science et de la raison n’ont manifestement pas réussi à éliminer tous les mouvements fondés sur l’irrationnel. Des pseudoscientifiques de toutes tendances, mais surtout dans le domaine médical et thérapeutique, continuent de propager avec succès des solutions curatives passagères ou totalement inefficaces. Des gourous de tout acabit parviennent à convaincre leurs fidèles de leur vision étriquée et dogmatique du monde, souvent au détriment de ces derniers.
Les pseudosciences, médecines douces en tête, ont appris à se servir de termes scientifiques pour berner une partie du public. Elles exercent un lobby efficace auprès des gouvernements pour préserver leurs acquis. L’homéopathie, l’acupuncture et la naturopathie fondent leurs prétentions non pas sur des études cliniques probantes, mais sur leur statut de médecines traditionnelles. Au besoin, elles feront même taire leurs critiques par des poursuites-bâillons.
Les intégristes religieux font aussi appel aux traditions, aux émotions et à la peur pour embrigader des individus vulnérables à ces tactiques et leur faire commettre des actes inhumains. Ils n’acceptent pas non plus la critique puisqu’elle affaiblirait nécessairement leur position, qui ne peut être protégée que par un dogmatisme intolérant. Ils ne veulent ni ne peuvent en discuter rationnellement, puisqu'ils estiment que leur vérité vient directement de Dieu.
La pensée critique constitue un facteur essentiel des avancées scientifiques et morales. Continuer de s’en servir contribue à une meilleure compréhension du monde et à plus d’humanité. En faire la promotion par tous les moyens nous donne de bonnes raisons de demeurer optimistes.
Notes
(les pages indiquées sont toutes du Québec sceptique no. 86)
1. Compte-rendu de la conférence du biologiste Cyrille Barrette : L’âme, les miracles et la morale – sujets interdits à la science ?, page 51 de ce numéro.
2. Compte-rendu de la conférence du psychoéducateur Serge Larivée : Quand le paranormal manipule la science, page 65 de ce numéro.
3. Plusieurs articles de ce numéro traitent de cette pseudoscience. Voir pages 22, 31, 44.
4. Voir dans ce numéro : L’homéopathie remise en question, page 25.
5. PINKER, Steven. The Better Angels of Our Nature: Why Violence Has Declined. Viking, 2011, p. 63.