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Les fréquents reportages au sujet d’hostilités religieuses donnent l’impression que la menace terroriste progresse. Est-ce vraiment le cas et peut-on la relier à l’intolérance sectaire ?
Un attentat terroriste spectaculaire, comme celui dans les bureaux de la revue satirique Charlie Hebdo en janvier 2015, désole et attriste : tant de vies humaines détruites par d’autres humains cherchant à venger un affront à une croyance religieuse absolue ! Échanges et discussions ne semblaient pas acceptables pour les extrémistes qui ont perpétré cet attentat. Ils ont plutôt choisi de mortellement taire ceux qui, à leurs yeux, tenaient un discours dérangeant.
Les fanatiques qui optent pour la violence meurtrière sont heureusement une infime minorité – si on exclut les massacres perpétrés durant une guerre. Le terroriste crée un climat d’insécurité en s’attaquant à des civils non combattants. Toutefois, certains sondages montrent que, dans le monde musulman, une partie importante de la population estime que les règles de la charia et les pénalités prévues pour leur transgression devraient s’appliquer dans leur pays. À quel point certains préceptes coraniques peuvent-ils favoriser une interprétation extrémiste ?
Attardons-nous aux mythes reliés au terrorisme que certains événements saisissants ont pu générer chez nos concitoyens et à une optique religieuse qu’on associe souvent à ces débordements.
Diminution et inefficacité du terrorisme
D’après plusieurs auteurs, la violence mortelle par personne sous toutes formes diminue depuis des siècles. C’est, par exemple, l’avis du psychologue cognitiviste Steven Pinker et du psychologue sceptique Michael Shermer, qui ont tous deux récemment écrit sur ce sujet de longs essais de plusieurs centaines de pages (1). Statistiques à l’appui, ils soutiennent aussi que le nombre de victimes du terrorisme diminue constamment.
Selon Pinker (2), le taux de mortalité causé par le terrorisme moderne serait passé, en Europe occidentale, d'un décès par million de personnes au début des années 1970 à 0,1 décès par million dans les années 2000. Ce taux diminue aussi à l’échelle mondiale, il était environ 1,5 décès par million en 1985 et trois fois moins en 2005.
Selon Shermer (3), la violence terroriste réussirait de moins en moins à atteindre ses objectifs. Les campagnes violentes pour un changement politique auraient eu un taux de succès d’environ 40 % dans les années 1940. Ce taux est passé à moins de 20 % dans les années 2000, alors que les campagnes non violentes auraient atteint leurs cibles dans 70 % des cas ces dernières années (Figure 1).
Le recul des stratégies basées sur la terreur s’expliquerait par son rejet de la part de la population qui la subit, expliquent les chercheurs. Ces tactiques attirent surtout de jeunes mâles enclins à la violence. Elles ne peuvent facilement recruter les femmes, les pères de famille et les gens plus âgés. D’autre part, la désobéissance civile peut réussir à mobiliser une grande partie de la population active. Elle s’inscrit d’ailleurs dans le courant vers plus de justice et de liberté que favorisent les avancées de la civilisation.
Idées reçues sur le terrorisme
Shermer déboulonne aussi certains mythes reliés au terrorisme islamiste. Par exemple, les terroristes ne font pas partie d’un « axe du mal », comme l’a soutenu un ancien président américain. Ils se radicalisent souvent par vengeance envers des politiques militaires perçues comme injustes (guerres en Afghanistan et en Irak) ou le soutien inconditionnel de certains gouvernements occidentaux envers Israël. Ils pensent que ces actions attaquent directement leur religion et leurs coreligionnaires, qu’ils estiment devoir défendre.
Les terroristes ne sont ni des génies diaboliques ni des pauvres sans éducation. Ils ratent souvent leurs objectifs, comme le démontrent nombre d’attentats manqués et d’arrestations préventives. Ils sont en bonne partie issus de la classe éduquée, moyenne ou riche, comme Oussama Ben Laden lui-même et plusieurs terroristes des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Dans son pays, écrit Shermer, durant une période de 38 ans avant septembre 2001, il y a eu 340 morts dues au terrorisme. Et depuis cette date, seulement 33 décès ont été attribués à cette cause. Cela fait 8 décès par année ou 70 décès par année si on compte les 3000 morts causées par l’effondrement de tours jumelles à New York en 2001. Huit décès par année dus au terrorisme aux États-Unis, c’est presque 2000 fois moins que les 14 000 décès annuels par homicides seuls dans ce pays.
La probabilité qu’un citoyen américain soit tué par des terroristes est donc minuscule par rapport aux homicides et infime par rapport aux autres causes de décès accidentel. Les risques de décès dus au terrorisme sur toute la vie sont bien moindres que ceux de mourir dans un accident routier (1 sur 100) ou aérien (1 sur 7000) et même d’être mortellement frappé par la foudre (1 sur 100 000) (4).
Terrorisme religieux dans les pays musulmans
Si les actes terroristes sont peu fréquents aux États-Unis, au Canada et même en Europe, ils le sont beaucoup plus dans les pays musulmans. Le sociologue Rodney Stark a compilé, pour l’année 2012, ce qu’il a appelé « les incidents d’atrocités religieuses » dans le monde (5). Les « incidents » relevés auraient causé au moins un décès, compté seulement s’il est manifestement motivé par une haine de nature religieuse entre deux groupes religieux distincts. Les interventions de l’État (de militaires ou de policiers) en sont exclues.
Selon cette grille, on a répertorié 808 incidents impliquant des homicides pour motif religieux dans le monde en 2012. Et presque tous les attaquants étaient musulmans. Parmi les 5026 victimes, on compte 3774 musulmans, 1045 chrétiens, 110 bouddhistes, 23 juifs, 21 hindous et 53 sans religion. Des musulmans auraient donc tué d’autres musulmans dans presque 75 % des cas.
Puisque les attaquants (et les victimes) sont majoritairement de religion musulmane, on peut se demander si les préceptes moraux de cette religion, inclus dans la charia, peuvent être plus facilement interprétés de façon à justifier des actes de violence. Rappelons que tout militant islamiste veut instituer la charia là où elle ne l’est pas.
La charia, loi officielle du pays
La charia est le code moral de l’islam, perçu comme provenant directement d’Allah par la plupart des musulmans. Elle représente diverses normes doctrinales sur de nombreux aspects de la vie politique et sociale du croyant. Elle codifie aussi des règles sur le sexe, l’hygiène, la diète et la prière, ainsi que des châtiments pour les transgressions.
Bien qu’elle puisse être une importante source de droit dans plusieurs pays de la péninsule arabique, la loi coranique ne serait présentement appliquée intégralement que dans quatre pays : l’Arabie saoudite, l’Iran, le Soudan et la Somalie (6).
Toutefois, pour les autres pays à majorité musulmane, les croyants pensent-ils, en général, que la charia devrait être la loi officielle de leur pays ? Des sondages du Pew Research Forum (7) indiquent qu’une écrasante majorité le croit dans la plupart des pays à forte proportion musulmane. La figure 2 précise le taux de réponse positive à cette question dans une douzaine de pays du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord, et de l’Asie du Sud et du Sud-Est.
Le Pew Research Center n’a pu interroger les habitants de l’Arabie saoudite. Cependant, une autre maison de sondage, Gallup World Polls (2007-2008), révèle que 72 % des musulmans d’Arabie saoudite pensent que la charia devrait être la seule source de droit, alors que 27 % estiment qu’elle ne devrait être qu’une source de droit parmi d’autres.
L’application intégrale de la charia
Ceux qui sont pour la charia comme loi officielle de leur pays représentent donc une forte majorité dans les pays où presque toute la population est de religion musulmane. Cependant, croient-ils que ses règles doivent s’appliquer intégralement ? La figure 3 donne une réponse révélatrice à ce sujet.
À la question : « Êtes-vous pour la peine de mort pour ceux qui apostasient ? », six pays musulmans le sont à plus de 60 %. On peut sans doute compter une majorité aussi favorable à ce châtiment dans les quatre pays déjà mentionnés où la charia est actuellement la seule source de droit.
Ces six mêmes pays sont aussi, à plus de 50 %, en faveur de la lapidation comme sanction pour une personne adultère (8) (figure 4). Et environ 30 % de la population de six pays musulmans d'Asie et d'Afrique pense que les crimes d’honneur sont parfois ou même souvent justifiés. De plus, sur une vingtaine de pays musulmans où l’échantillonnage était suffisant, dix sont en faveur à plus de 50 % de fouetter les voleurs ou de leur couper la main (9) (figure 5).
Une très forte majorité des musulmans des pays du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Asie du Sud et du Sud-Est croient aussi que seul l’islam peut assurer une place au Ciel. Et au moins les deux tiers d’entre eux pensent que leur incombe le devoir religieux de convertir ceux qui n’ont pas la même foi qu’eux (10).
L’application intégrale de la charia, telle que prônée par les terroristes, rencontre donc la faveur d’environ la moitié des citoyens d’un grand nombre de pays musulmans. Cela ne signifie nullement que ces citoyens acceptent le terrorisme, mais les principes religieux auxquels ils adhèrent soutiennent l’interprétation radicale qu’en font les terroristes islamistes. Ajoutons, par ailleurs, que la religion ne représente qu’une cause de violence parmi d’autres – notamment, les visées politiques.
La tolérance religieuse
D’autre part, lorsque nous considérons nos croyances religieuses comme des vérités absolues, nous devons nous préparer à d’inévitables conflits ; d’autres citoyens auront sûrement des idées différentes des nôtres et voudront les défendre avec autant d’ardeur. Si ces croyances recommandent des châtiments violents, on se rapproche encore plus d’incidents déplorables.
Il y a manifestement des conflits de croyance entre diverses religions. Les musulmans ne croient pas en la divinité du Christ. Les chrétiens ne considèrent pas Mahomet comme un successeur de Moïse et de Jésus. La chrétienté s’est divisée en multiples confessions qui relèvent de chefs religieux différents professant des doctrines distinctes. L’islam n’a pas échappé non plus à ce type de division interne ; lors de la mort de Mahomet en 632, cette religion s’est scindée en deux groupes rivaux majeurs, les sunnites et les chiites, qui ont opté pour des successeurs différents au prophète fondateur.
La Bible et la Torah contiennent aussi de nombreux passages violents, d'où d'ailleurs le Coran tire une partie de ses préceptes. Rappelons que la lapidation y est recommandée pour l’apostasie, le blasphème et l’adultère, pour l’enfant indocile et même pour celui qui ramasse du bois le jour du sabbat. Chrétiens et juifs ne les prennent heureusement plus à la lettre. Ils ont bénéficié de la Renaissance et du siècle des Lumières qui ont aidé à relativiser les préceptes religieux. L’islam n’a malheureusement pas encore profité de telles réformes religieuses.
Par ailleurs, l’intolérance religieuse existe aussi en Occident. Des fanatiques anti-avortement ont tué des médecins de cliniques d’avortement. Des enfants meurent faute de soins, car certains traitements, qui pourraient les guérir, sont proscrits par la religion de leurs parents. Et, pour des raisons économiques, une excessive tolérance envers d’intolérables manquements aux droits de la personne persiste, comme le démontrent les récentes ententes de vente d’armes pour des milliards de dollars à l’Arabie saoudite et à l’Égypte par le Canada et la France, respectivement.
Notre commune humanité
Les attentats de Paris constituent une attaque directe contre la liberté d’expression, pourtant essentielle à l’ouverture et au dialogue. Ils émanent d’une croyance absolue d’avoir raison, attitude qui n’accepte ni discussion ni compromis. À ceux qui sont sous son emprise, les horreurs perpétrées apparaissent inévitables et même souhaitables pour faire triompher leur vérité. Elles ne conduisent pourtant qu’à plus d’atrocités.
Comme le démontre la diminution globale observée de la violence au cours de l’histoire, l’influence civilisatrice de la connaissance et de la raison se poursuit. Espérons qu’elle finira par réprimer nos instincts de défense tribaux. Au-delà de nos différences culturelles, somme toute mineures, nous partageons tous une commune humanité.
Notes
1. PINKER, Steven. The Better Angels of our Nature, Viking 2011. 802 pages. SHERMER, Michael. The Moral Arc, Henry Holt, 2015, 541 pages.
2. PINKER, Steven. The Better Angels of our Nature, pp. 351-352. Pour les statistiques mondiales, l’Afghanistan est exclus en 2001 et l’Iraq en 2003.
3. SHERMER, Michael. The Moral Arc. Repris dans Skeptic Magazine, Vol. 20, No. 1, 2015, p. 46. Source originale : STEPHAN et CHENOWETH, 2008-2013.
4. Québec sceptique no 82, page 7. Tiré de National Safety Council (États-Unis, 2008). Probabilité d’être tué dans une attaque terroriste en 85 ans de vie à environ 10 décès par année dus à cette cause, la population des É.-U. étant estimée à 320 millions de personnes en 2014 = 1– ((1 – (10/320 000 000))^ (85)) = 1 sur 375 000.
5. STARK, RODNEY et CORCORAN, KATIE E. Religious Hostility. A Global Assessment of Hatred and Terror, ISR Books, É.-U., 2014.
6. Québec sceptique no 83, p. 56. Compte-rendu de la conférence Joan Deas, spécialiste du Moyen-Orient.
7. Pew Research Center. The World's Muslims : Religion, Politics and Society, 30 avril 2013 : http://www.pewforum.org/files/2013/04/worlds-muslims-religion-politics-society-full-report.pdf
8. Ibid. p. 54 (lapidation), p. 190 (crimes d’honneur).
9. Ibid. p. 52.
10. Ibid. pp.110, 112.