Végé
Réflexions d’un omnivore sur les arguments éthiques avancés par les végétaliens pour soutenir une alimentation sans produits animaux.
Pourquoi cesser de manger des animaux ? Du point de vue éthique, les végétaliens répondent à cette question de façon émotive, mais néanmoins philosophiquement convaincante. Ils choisissent de ne se nourrir que de plantes afin de réduire la souffrance animale le plus possible ; ils estiment aussi qu’on peut aujourd’hui très bien s’alimenter de cette façon.
D’autre part, les omnivores font généralement valoir à ce sujet des arguments historiques et pratiques. Pendant des millénaires, l’humanité a choisi une diète variée de fruits, de légumes, de noix, de céréales, de poisson et de viande. Ceux qui n’avaient pas accès à une grande diversité d’aliments risquaient de contracter des maladies dues à des carences nutritionnelles.
Examinons d’un point de vue réaliste la position éthique végétalienne. Pour éviter la confusion, réservons le mot « animal » à tout être vivant mobile qui n’est pas un « humain ».
Le contexte historique
Il y a deux millions d’années, les hominidés sont devenus de redoutables chasseurs, incluant de plus en plus de viande dans leur alimentation. Cela aurait grandement contribué au développement de leur cerveau, qui a doublé de volume, passant de 650 cm cubes (homo ergaster) à 1300 cm cubes (homo sapiens) (1). Stratégies de chasse, partage de la viande, nouveaux outils et habiletés sociales auraient entraîné ce spectaculaire développement cérébral.
Il y a environ 10 000 ans, les humains ont inventé l’élevage et l’agriculture pour remplacer la chasse et la cueillette. Ils ont nourri des espèces d’animaux dociles et productifs dans des enclos afin de s’alimenter de viande plus facilement. Ils ont sélectionné des plantes prometteuses pour s’assurer une réserve alimentaire à portée de main en cultivant de grands champs. Ces nouvelles techniques ont largement contribué à l’essor démographique de l’humanité.
Depuis ce temps, la composition de la diète humaine a varié selon la géographie, le climat et les habitudes de vie, mais elle a toujours inclus une certaine quantité de viande, de poisson, de lait ou d’œufs. Il y a bien sûr eu des groupes importants d’individus qui ont opté pour un régime essentiellement composé de plantes, comme environ 40 % de la population de l’Inde depuis des millénaires. Toutefois, leur diète a toujours compris des produits laitiers ou des œufs.
Ce n’est que tout récemment, il y a peut-être 50 ou 60 ans, que l’on connaît suffisamment bien les éléments nutritifs essentiels à une bonne santé - condition indispensable pour se nourrir exclusivement de plantes, comme le font les végétaliens. Ces derniers doivent prendre à tout le moins des suppléments de vitamine B 12 (obtenue de cultures bactériennes à partir des années 1950) en capsule ou incorporés dans des aliments transformés. Rappelons que cette vitamine essentielle ne se trouve naturellement que dans les produits d’animaux (viande, poisson, lait, œufs).
Le contexte historique nous indique que l’acceptation de la souffrance animale liée à l’alimentation était inévitable jusqu’il y a environ une cinquantaine d’années. Un régime omnivore a été une condition essentielle du développement de l’homo sapiens, de sa santé et de sa survie tout au long de l’histoire de l’humanité.
Les risques de la diète végétalienne
Bien qu’il soit possible aujourd’hui de se nourrir sainement en ne mangeant que des plantes, il faut s’assurer d’inclure tous les nutriments essentiels dans sa diète. Les végétaliens nous affirment que c’est facile. Pourtant, de nombreuses autorités en alimentation nous préviennent des dangers de ne manger que des plantes. Voici deux avis :
L’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (France) écrit dans son guide alimentaire :
« Sachez que ce type de régime [végétalien] rend très difficile la satisfaction des besoins en acides aminés indispensables, en fer, en calcium et en certaines vitamines. Le suivi d’un régime végétalien à long terme fait courir des risques pour la santé, notamment pour les enfants (2). »
Extenso, centre de référence sur la nutrition de l’Université de Montréal, publie sur son site Web :
« Presque exclusive au règne animal, la vitamine B 12 est trop souvent absente du menu végétalien, et cette carence peut entraîner d’irréversibles dommages neurologiques (3) … »
L’éducation à une bonne alimentation a toujours été hautement souhaitable. Il semble bien qu’elle le soit doublement pour ceux qui ne se nourrissent que de plantes. Rappelons aussi que les besoins alimentaires des gens varient selon leur constitution et leur génétique ; ne manger que des plantes pourrait ne pas convenir à certains. De plus, susciter et maintenir un intérêt pour une bonne alimentation représente un défi de taille pour la population en général. Par ailleurs, changer tout un système de production alimentaire nécessitera une ferme détermination gouvernementale s’échelonnant sur des décennies.
La progression des droits de la personne
De nombreux végétaliens font référence à la progression des droits de la personne, aujourd’hui accordés aux minorités exploitées dans le passé, comme exemples d’avancées civilisatrices dont on devrait aussi faire profiter les animaux. Ainsi, l’esclavagisme a perduré pendant des millénaires avant d’être aboli par la plupart des gouvernements démocratiques au cours du XIXe siècle. La femme est considérée comme étant l’égale de l’homme depuis environ un siècle (en Occident), même si on ne lui a accordé le droit de vote au Québec qu’en 1940. Et les Noirs ne sont considérés comme étant vraiment les égaux des Blancs que depuis les années 1960 aux États-Unis.
Ainsi, esclavagisme, sexisme et racisme ont été peu à peu rejetés comme étant moralement répréhensibles par la communauté mondiale. Le « spécisme » (soit l’exploitation des animaux par les humains parce qu’ils ne sont pas de la même espèce) ne devrait-il pas suivre la même voie puisque les animaux sont des êtres doués d’une sensibilité semblable à celle des humains ? Cette analogie laisse supposer que le spécisme serait aussi moralement injustifié que le sont l’esclavagisme, le sexisme et le racisme.
À mon avis, cette analogie ne tient pas. Justifier l’exploitation d’autres humains sur une base tribale, sexuelle ou raciale a toujours été éthiquement condamnable. Exploiter des animaux pour des besoins humains a été parfaitement justifiable durant toute l’histoire de l’humanité.
Tuer et manger des animaux a non seulement permis la survie des chasseurs-cueilleurs, mais a aussi largement contribué au développement du cerveau humain et de sa conscience particulière. Subséquemment, peu de communautés préhistoriques auraient survécu sans l’élevage, la pêche et le travail des animaux pour labourer les champs et transporter les produits de l’agriculture. Les produits dérivés des animaux ont aussi souvent représenté une question de survie, notamment la fourrure, la laine, les huiles, les graisses et les os.
La valeur de la vie animale
Subjectivement et concrètement, presque tous les humains accordent plus de valeur à la vie humaine qu’à la vie animale. Si on a le choix entre sauver un animal ou sauver un humain, on choisira l’humain. Si on a le choix de sauver cent, mille ou un million d’animaux ou de sauver un seul humain, on choisira l’humain. Du simple point de vue mathématique, une vie animale vaudrait-elle moins d’un millionième d’une vie humaine ?
De plus, si un lion s’attaque à une fillette pour la dévorer, ne ferions-nous pas tout pour la sauver ? Au point de tuer le lion, si cela était nécessaire ? D’autre part, ne trouvons-nous pas normal qu’un lion mange une gazelle, comme si la vie de l’herbivore avait peu d’importance comparée à celle du carnivore, et encore moins comparée à celle d’un humain ?
Autre exemple : des troupeaux entiers de milliers de bêtes sont détruits par crainte d’épidémie, dès que certaines de ces bêtes sont déclarées porteuses de maladies contagieuses. D’autre part, une propagation soudaine de cas infectieux chez les humains ne déclenchera que des mesures d’isolation de ces cas et de coordination de soins appropriés.
Les humains donnent ainsi, inconsciemment ou non, une valeur prépondérante à la vie humaine et peu de valeur à la vie d’un animal. Cela explique peut-être la raison pour laquelle ils ne voient pas de problème à tuer un animal pour le manger.
Toutefois, il leur répugne de torturer un animal – parce que c’est un être sensible. Les humains sont donc, en général, contre les mauvais traitements que certains pourraient infliger aux animaux. Ils considèrent que les conditions de l’élevage intensif doivent s’améliorer pour réduire le plus possible la souffrance animale – tout en étant conscient qu’un élevage plus productif concourt à offrir des protéines de qualité au plus grand nombre à bas prix.
Par ailleurs, l’expérimentation animale est aujourd’hui très réglementée par les scientifiques eux-mêmes ; de telles expériences ne sont acceptables que s’il n’y a pas d’autres moyens d’arriver à des conclusions importantes. Et, selon le besoin, des sédatifs seront administrés aux animaux pour leur éviter des souffrances inutiles.
L’intensité de la souffrance de l’animal
Les vertébrés sont considérés comme ayant des substrats neurologiques de nature semblable à ceux des humains, mais clairement de moindre ampleur. Les signaux de douleur pourraient être de même nature, mais la souffrance elle-même, qui est l’appréciation de cette douleur, de sa venue prochaine et de sa durée, pourrait être très différente de la souffrance humaine et varier grandement selon les espèces.
Des vétérinaires, des biologistes ou des chasseurs rapportent les anecdotes suivantes qui nous éclairent sur la perception de la mort chez les animaux. Un chien grièvement malade peut être euthanasié par injection sans aucune appréhension de sa mort imminente. Un dindon peut picorer le ventre ouvert d’un congénère mort en n’y voyant qu’une source de nourriture. Un chevreuil continuera à brouter l’herbe à côté d’un autre chevreuil abattu sans bruit il y a un instant, en lui jetant à peine un regard de curiosité lors de sa chute.
Manifestement, un gouffre sépare le niveau de conscience d’un animal de celui d’un humain. Peut-être ne saurons-nous jamais à quel point un animal peut souffrir de la douleur qu’il ressent. On peut espérer qu’au-delà de la douleur (comme signal utile de danger), le cerf qui se fait manger vivant par des loups ne souffre pas autant que l’humain qui subirait le même sort. Le système de prédation de la nature peut être très douloureux pour la victime.
La niche écologique des espèces
Les animaux sauvages terrestres partagent les continents avec les humains. Chaque espèce occupe un territoire où elle trouve la nourriture dont elle a besoin et qu’elle obtient en mangeant d’autres animaux, des plantes ou des insectes. S’il y a pénurie de plantes comestibles ou de proies, ou si elle est elle-même victime de prédateurs, sa population diminuera. Ainsi, s’établit sur Terre un équilibre populationnel entre les individus de chaque espèce d’animaux et de plantes.
Au cours des derniers millénaires, la population humaine s’est accrue de plus de mille fois – forcément aux dépens des individus des autres espèces occupant le même territoire. Elle est passée de quelques millions d’habitants, il y a 10 000 ans, à plus de sept milliards aujourd’hui. Pour nourrir cette population croissant exponentiellement, il a fallu raser de grandes forêts. On estime que le nombre global d’arbres sur Terre a chuté de 46 % depuis le début de la civilisation humaine (4).
L’expansion humaine a nécessité de plus en plus de surface pour l’agriculture et l’élevage nécessaires à sa survie. Des milliards d’animaux qui habitaient ces forêts sont morts pour faire place à l’espèce humaine. Et cela se poursuit toujours aujourd’hui, puisqu’on estime que 15 milliards d’arbres sont coupés chaque année sur un total d’environ trois mille milliards (4).
La croissance de l’humanité est donc directement responsable de la mort de milliards d’animaux par an depuis des millénaires, de même que de la plus rapide extinction d’espèces vivantes de tous les temps (5). Un tel constat ne diminue-t-il pas la valeur d’une vie animale sauvage, ainsi éliminée par la progression de notre espèce ? Ajoutons que nous faisons naître et que nous tuons des milliards d’animaux d’élevage chaque année.
Appréciation éthique variable
Les végétaliens et les véganes ont bien raison de penser que manger des animaux contribue, probablement de façon significative, à leurs souffrances et, de façon certaine, à abréger leur vie. Ils estiment donc que pour réduire la souffrance des animaux, on doit s’abstenir d’en manger. La question d’une vie plus brève est plus compliquée : ces animaux d’élevage ne seraient pas nés si on n’avait pas pour but de les manger.
Certains véganes considèrent les humains omnivores comme des psychopathes (6) insensibles à la douleur animale. De façon réaliste, ils ne seraient devenus psychopathes qu’il y a une cinquantaine d’années, lorsque nos connaissances des éléments nutritifs essentiels à la santé nous ont permis de nous alimenter sans manger de produits animaux. Cependant, un bon choix de plantes et de suppléments alimentaires demeure toujours nécessaire aux végétaliens pour éviter de souffrir de carences alimentaires.
Par ailleurs, la plupart des véganes considèrent que certaines populations peuvent manger des animaux sans remords, notamment les Inuits. N’y a-t-il pas là incohérence éthique qui laisse supposer que blesser et tuer des animaux pour les manger est aujourd’hui parfaitement acceptable à long terme pour la survie humaine en Arctique ? Et répréhensible pour un Inuit durant un séjour à Montréal ? La vie de l’animal ne devient-elle pas alors de bien moindre valeur que celle d’un humain ?
Les limites de la compassion
Considérons trois types importants d’animaux : les animaux d’élevage, les animaux de compagnie et les animaux sauvages. Selon le principe que les animaux sont des êtres « doués de sensibilité » et même des « personnes morales », ils auraient le droit de mener une vie libre sans souffrir de mauvais traitements de la part des humains et le droit à une mort « naturelle ». Que cela signifie-t-il en pratique et à long terme pour ces trois catégories d’animaux ?
Pour les animaux d’élevage, la réponse est simple : ils disparaîtront complètement. Les éleveurs ne nourriront pas des animaux sans profit. S’ils ne peuvent ni les contenir ni les vendre à l’abattoir local, ils n’auront aucun intérêt à s’en occuper. Ils absorberaient des coûts sans espoir de compensation. Espérons que la transition vers une alimentation végétalienne se fera sans trop faire souffrir ces animaux, dont on n’entendra plus jamais parler.
La plupart des propriétaires des animaux de compagnie ne peuvent pas vraiment répondre à leurs besoins réels. Ils sont notamment soumis à des contraintes sociétales qui les obligent à les tenir enfermés lorsqu’ils sont absents. Ils briment ainsi leur légitime aspiration à la liberté. Sélectionnés selon nos goûts et sans beaucoup de considération pour leur santé et leur bien-être, ils souffrent, entre autres, de maladies génétiques liées à la consanguinité7. Leurs propriétaires devraient s’occuper le mieux possible de ceux qu’ils possèdent déjà, tout en les empêchant de se reproduire.
Les animaux sauvages, occupant un territoire inhabité et approprié à leurs besoins, vivent sans doute une existence pour laquelle la sélection naturelle les a préparés. Les humains ne devraient pas y intervenir d’aucune façon. Malheureusement, la croissance de la population humaine les confine dans leurs derniers retranchements. Année après année, de grands pans de la forêt sauvage sont détruits pour nourrir de plus en plus d’humains. Des routes quadrillent les forêts restantes, routes que ces animaux ne traversent qu’à grand péril.
Suivre des principes éthiques de réelle compassion envers les animaux conduit nécessairement à l’élimination des animaux d’élevage et des animaux de compagnie à l’intérieur d’une génération. Il semble bien aussi que la croissance démographique de l’humanité ne laissera aux animaux sauvages que des réserves naturelles protégées par des gardes forestiers, qui devraient en restreindre le plus possible l’accès aux visiteurs humains. Il y a manifestement des limites raisonnables à la compassion dans un monde où la survie et la croissance de chaque espèce se font aux dépens de celles des autres.
Un grand défi
Le contexte historique, la place de l’espèce humaine sur Terre et la réalité de tous les jours influent sur nos choix éthiques.
Jusqu’à tout récemment, les humains n’avaient pas le choix de se nourrir de produits d’animaux pour se garder en santé. Depuis une cinquantaine d’années, il est possible de bien s’alimenter en ne mangeant que des plantes ; on doit toutefois s’assurer que sa nourriture contient tous les éléments nutritifs essentiels en quantité suffisante et compléter son alimentation par des suppléments.
Les avancées civilisatrices qui ont conduit à l’abolition de l’esclavagisme, du sexisme et du racisme ne peuvent pas être invoquées pour justifier l’abolition du spécisme. L’exploitation des humains sur une base discriminatoire a toujours été condamnable. L’exploitation des animaux a toujours été requise pour la survie humaine durant des centaines de milliers d’années et l’est toujours pour certaines populations.
Une vie animale a toujours valu beaucoup moins qu’une vie humaine. Tous protégeront une vie humaine, même au prix de la mort de milliers d’animaux. Des expérimentations animales nécessaires continuent d’être utilisées pour développer des médicaments qui sauveront des vies humaines. La croissance de la population humaine cause la mort de milliards d’animaux sauvages chaque année.
La diminution de la souffrance animale est un objectif louable auquel tout humain raisonnable souscrit. Trouver des moyens pour peu à peu globalement y parvenir – tout en s’assurant de l’amélioration de la santé et des conditions de vie des humains – constitue un grand défi, que l’humanité saura relever avec réalisme.
Notes
1. Québec Science, août – septembre 2015, pp. 25-27. « Chassé puis chasseur », Joël Leblanc. Incluons dans l’expression « chasseur-cueilleur », en plus de la chasse aux carnivores et aux herbivores, la chasse aux reptiles, aux poissons, aux mollusques et aux insectes.
2. Institut national de prévention et d’éducation pour la santé – Le guide alimentaire pour tous : http://www.inpes.sante.fr/CFESBases/catalogue/pdf/581.pdf
3. Le centre de référence sur la nutrition de l’Université de Montréal – Extenso : http://www.extenso.org/article/a-la-recherche-de-la-vitamine-b12/
4. Nature, septembre 2015 : Mapping Tree Density at a Global Scale, T. W. Crowther et coll. http://www.nature.com/nature/journal/vaop/ncurrent/full/nature14967.html
5. La sixième extinction de masse est en cours : http://www.lemonde.fr/planete/article/2015/06/20/la-sixieme-extinction-animale-de-masse-est-en-cours_4658330_3244.html
6. Québec humaniste, vol. 8 no 1, 2013, pp. 10-13. « Luxe, nécessité et souffrance : pourquoi je ne suis pas carnivore », Stevan Harnad.
7. Québec sceptique, no 75, pp. 40-49. « Le mythe de l’animal-roi », Charles Danten.