Arguments

Désinformation structurée

La quantité phénoménale d’informations disponibles en quelques clics dépasse bien souvent notre capacité d’en évaluer la justesse. La structure même des outils qui nous la rendent accessible la biaise au point de subtilement nous désinformer. Notre indépendance mentale repose sur notre volonté à exercer notre esprit critique avec méthode.

Les « sceptiques » dénoncent ce qu’ils considèrent comme de la désinformation scientifique. Elle serait, dit-on, abondamment diffusée sur le Web et dans plusieurs autres médias. Toutefois, y contribuent-ils eux-mêmes en informant le public sur certaines controverses ? Et qui pourrait prétendre ne s’être jamais trompé ou n’avoir jamais été trompé ?

La désinformation implique la présentation de fausses informations dans le but d’induire en erreur. Elle reposerait alors sur des intentions malicieuses. On mentirait dans le but d’obtenir un avantage indu, un profit quelconque ou simplement pour rationaliser ses propres croyances idéologiques. Dans ce dernier cas, on se ment ainsi à soi-même.

La désinformation observée n’est cependant pas si souvent intentionnellement malicieuse. La plupart du temps, elle provient de biais personnels, d’erreurs de jugement ou d’échantillonnage, de fautes argumentaires ou, tout simplement, d’un déficit de compétences pertinentes. Elle découle d’un manque d’esprit critique au sujet de la valeur des preuves présentées et au sujet de sa propre subjectivité.

Voyons comment l’information se diffuse principalement aujourd’hui, soit par Internet. La structure même de cette diffusion et les intérêts qui s’y dissimulent ne contribuent-ils pas à désinformer ?

Offre et demande cognitives

L’offre d’informations a explosé depuis la création d’Internet au début des années 1990. Nous sommes passés du premier site Web, créé en 1991, à environ 250 millions de sites actifs aujourd’hui (1). Le nombre d'utilisateurs s’est aussi accru considérablement durant cette période. Environ 40 % de la population mondiale a aujourd’hui accès à Internet. En 1995, c’était moins de 1 %.

Tous les pays sont représentés, mais de façon inégale : 75 % de tous les utilisateurs vivent dans une vingtaine de pays plus technologiquement développés (2). La figure 1 indique la montée fulgurante de cette croissance. De quelques dizaines de millions en 1995, le nombre d'utilisateurs a atteint 1 milliard en 2005, 2 milliards en 2010 et dépasse légèrement 3 milliards en 2015.

L’accès à l’information a subi une série de bonds importants au cours de l’histoire de l’humanité, passant de la parole à l’écriture, à l’imprimerie, à la radio, à la télévision, et aujourd’hui à l’Internet. Jamais, toutefois, cet essor n’aura été aussi rapide, soit de 0 à 40 % de la population mondiale en une vingtaine d’années. Jamais, non plus, l’information disponible n’aura crû à une aussi grande vitesse. Chaque année, 915 milliards de giga-octets s’ajoutent aux données disponibles (3).

Cette démocratisation de l’accès à l’information s’est aussi rapidement étendue à la diffusion des idées. Tout citoyen peut maintenant assez facilement publier ses réflexions sur Internet, les rendant ainsi accessibles à tout autre citoyen ayant accès au réseau. Diffuser soi-même était beaucoup plus difficile au moyen de l’imprimerie, de la radio ou de la télévision. De plus, les réseaux sociaux, comme Facebook et Twitter, contribuent largement à rejoindre toutes les classes de la société et à les lier à cette masse d’information pratiquement gratuite.

Amplification du biais de confirmation

Cette masse de données serait pour ainsi dire inutilisable si des moteurs de recherche ne l’avaient pas déjà indexée en presque totalité et pouvaient répondre quasi instantanément à nos demandes sur des sujets ou des mots précis. Parmi les plus populaires, Google, Bing et Yahoo jouent ce rôle — pas vraiment gratuitement, puisqu’ils conservent votre profil de recherches et vendent ces informations à des annonceurs qui espèrent vous cibler avec succès.

Cependant, un danger important guette tout internaute qui tire ses informations du Web en utilisant les moteurs de recherche les plus populaires : l’amplification du biais de confirmation. La liste des sites Web offerts par Google, par exemple, qui détient 65 % du marché des recherches (4), est filtrée par les informations reliées à vos navigations précédentes et, naturellement, à votre langue d’usage.

Ainsi, si vous accédez souvent à des sites dits « sceptiques », vous aurez plus de chances d’obtenir des résultats reflétant ces préférences. Il en sera de même si vous croyez à l’astrologie et fréquentez ce genre de site. Vos biais sont en quelque sorte consolidés par l’offre filtrée que vous recevez du moteur de recherche choisi, alors que vous êtes persuadé de sa relative objectivité.

Il existe bien sûr des moteurs de recherche sans filtre ni collecte de données comme DuckDuckGo, Ixquick ou StartPage, qui ne conservent pas vos navigations précédentes, ni non plus votre adresse IP. Naturellement, ils tiennent compte de la langue dans laquelle vous effectuez votre requête. Si vous utilisez le français, vous aurez surtout des résultats en français, mais pas nécessairement locaux.

Concurrence cognitive

Le nombre considérable de sites satisfaisant vos critères de recherche d’un ou deux mots exige une sélection selon un algorithme performant. Il serait basé sur l’endroit où ces mots apparaissent sur une page Web, le nombre de fois qu’ils y apparaissent, la fréquence des visites à cette page, les liens vers d’autres pages similaires ou non, et sans doute sur bien d’autres critères. Le but est de vous présenter les pages jugées les plus « pertinentes », en ordre décroissant.

Il n’en reste pas moins qu’il reflétera l’éventail des pages disponibles les plus populaires. S’il y a beaucoup plus de pages favorables à l’astrologie que de pages défavorables, les résultats de votre recherche seront biaisés en faveur de l’astrologie, que vous soyez sceptique ou non de cette croyance.

Le sociologue Gérald Bronner a estimé la « sensibilité des 30 premiers sites proposés par Google » sur différents thèmes pseudoscientifiques ou paranormaux à propos d’un discours généralement favorable ou non à la pseudoscience. La figure 2 montre un exemple typique de l’offre de ce moteur de recherche pour quatre thèmes paranormaux. Si l’on en fait une moyenne, on obtient environ 80 % des sites favorables parmi ceux qui défendent clairement une position (5).

Même si cette recherche date de cinq ans, Bronner ajoute que ces résultats sont confirmés année après année par ses étudiants. Selon cet auteur, la motivation des croyants à exposer leurs idées dépasse largement celle des sceptiques à les contrer. Sans compter que, dans bien ces cas, des motivations économiques s’ajoutent au parti pris idéologique.

Par exemple, au sujet des attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, les adhérents à la théorie du complot sélectionneront les arguments qui leur plaisent et les diffuseront abondamment sur des sites et des forums. Leurs opposants ne pourront pas tous les réfuter sans investir beaucoup de temps et n’interviendront pas aussi fréquemment – souvent aussi parce qu’ils y voient des failles factuelles ou argumentaires évidentes, que tout citoyen le moindrement éduqué devrait, selon eux, constater. De même pour l’astrologie, les astronomes ne sont pas disposés à consacrer beaucoup de temps à réfuter ses thèses farfelues, qui contredisent des principes de physique bien établis.

Les pseudosciences remportent souvent une nette victoire sur le marché cognitif concurrentiel. Se fier aux pages que les moteurs de recherche offrent en premier comporte un risque significatif de s’exposer à une désinformation systématique.

Le biais financier

L’intérêt financier peut jouer un rôle important dans la façon dont une actualité pseudoscientifique, ou même scientifique, est rapportée. Un titre accrocheur ou provocateur a plus de chances d’attirer l’attention qu’un long titre platement descriptif, typique de revues scientifiques. Il confère un aspect sensationnel à l’article qui attirera des visites et sans doute beaucoup des lectures.

Cependant, il peut arriver que le titre ne représente pas du tout le contenu de l’article. Le texte peut aussi commencer par une citation correcte d’un article d’une revue scientifique, puis avancer des spéculations sans fondement ou montrer des données en apparence convaincantes, mais dont on ne connaîtra pas la source.

Pour certains désinformateurs, tous les moyens sont bons, car leur véritable but est de maximiser les visites à leur site Web. Cela leur permet d’être mieux cotés dans l’ordre des pages populaires. Souvent, de la publicité apparaît ici et là, autour ou au milieu de l’article. Chaque clic sur leur page, et d’autant plus sur une pub, génère des revenus.

Des entreprises milliardaires, comme Google, Facebook et bien d’autres, offrent leurs services gratuitement. Leur fortune vient en grande partie des annonceurs qui paient pour qu’ils insèrent de la publicité pertinente au profil des visiteurs. Il faut donc conserver une certaine réserve quant au contenu présenté à l’écran. Il est nécessairement biaisé par les besoins financiers de ceux qui nous offrent « gratuitement » de l’information ou des services.

La pensée critique méthodique

Nous sommes tous sujets aux biais cognitifs qui s’insèrent dans notre façon de réfléchir. Nous sommes tous exposés aux biais qui font partie intégrante de l’information qu’on nous présente. Notre résistance à la désinformation ne réside pas dans notre intelligence ni dans l’étendue de nos connaissances. D’ailleurs, nous connaissons tous des gens qui sont très rationnels dans certains domaines, mais plutôt crédules dans d’autres. Et personne n’échappe à cette tendance.

Un esprit critique bien développé et la volonté de s’en servir pour mieux comprendre la réalité semblent être la solution que choisissent ceux qui font avancer les connaissances. Cette approche doit s’exercer avec méthode, comme celle à laquelle s’astreignent les scientifiques. Elle est faite d’observations précises, d’hypothèses explicatives bien argumentées, de prédictions démontrables, de vérifications exhaustives et de résultats reproductibles.

Nous n’avons pas tous, bien sûr, les compétences et le temps pour vérifier à fond les thèses qui nous intéressent. Avant de leur accorder de la crédibilité, on doit s’assurer qu’elles ont été publiées dans des revues scientifiques avec comité de lecture par des pairs. Et, si elles s’éloignent distinctement du consensus scientifique, elles deviendront suspectes. Les affirmations extraordinaires exigent des preuves extraordinaires.

Une façon simple de réduire la désinformation qui nous menace consiste à éviter les recherches en aveugle sur Internet à l’aide de moteurs de recherche populaires ; choisissons ceux qui référencent les articles de revues scientifiques avec comité de révision par des pairs (6). Il est aussi plus sûr de se renseigner dans des revues en ligne et des blogues scientifiques dont la rigueur et la compétence ne font pas de doute (7). Et pourquoi ne pas consulter des sites sceptiques (8) ? Toutefois, même sur ces sites, gardons un esprit critique méthodique toujours en éveil !

Notes

1. Internet Live Stats - http://www.internetlivestats.com/total-number-of-websites/

2. Internet Live Stats - http://www.internetlivestats.com/internet-users/

3. Planétoscope : http://www.planetoscope.com/Internet-/1523-informations-publiees-dans-le-monde-sur-le-net-en-gigaoctets-.html

4. Moteurs de recherche : https://fr.wikipedia.org/wiki/Moteur_de_recherche

5. BRONNER, Gérald. La démocratie des crédules, Presses Universitaires de France, 2013, p. 75.

6. Exemple : Google Scholar – https://scholar.google.ca/

7. Exemple : Association française pour l’information scientifique - http://www.pseudo-sciences.org/

8. Exemple : Observatoire zététique - http://www.zetetique.fr/. Il existe aussi de nombreuses ressources locales : Québec science, Agence Science-Presse et, naturellement, Sceptiques du Québec…

2016 - qs089p05