Arguments

Les tribulations de la post-vérité

L’an dernier, une nouvelle expression a reçu une reconnaissance officielle : « post-vérité », à laquelle on associe l’adjectif « post-factuel ». L’usage du terme « post-vérité » (post-truth) a récemment connu une telle croissance qu’il a été choisi comme mot de l’année 2016 par le dictionnaire Oxford. Voyons à quel point ce concept est nouveau.

Vivre dans une ère qui se situerait « au-delà de la vérité » signifie vivre dans un monde où « les faits objectifs contribuent moins à former l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux convictions personnelles ». Le référendum au Royaume-Uni sur le maintien du pays dans l’Union européenne et la campagne présidentielle aux États-Unis ont largement contribué à la fréquence d’utilisation accrue de ces termes en 2016. Et tout récemment, pour justifier une croyance sans fondement du nouveau président états-unien, on a parlé de « fait autre » (alternative fact).

Pratique courante

Il ne s’agit cependant pas de toutes nouvelles expressions, encore moins de nouveaux concepts. Dans le domaine social notamment, les stratégies mensongères de certains de nos politiciens n’ont rien à envier à celles de Machiavel, tandis que les campagnes publicitaires d’aujourd’hui se comparent bien à celles d’hier dans leurs efforts soutenus à manipuler l’opinion publique au profit de visées corporatives ou personnelles.

Cela ne signifie pas que les objectifs poursuivis sont en eux-mêmes nécessairement contre le bien commun, mais ils sont plus susceptibles de ne profiter qu’aux intérêts particuliers d’une minorité. D’autre part, il est aussi possible que l’approche démagogique soit celle qui amènera le plus facilement l’acceptation généralisée d’une politique ou d’une idée dans la population. Ainsi, cela pourrait signifier que le processus décisionnel individuel repose principalement sur l’émotion plutôt que sur les faits et la raison.

Crédibilité scientifique

On pourrait croire que le domaine scientifique a réussi à échapper à cette lourde tendance à la falsification des faits au profit d’un objectif spécifique. Il y a bien eu les prétentions de l’homéopathie et de la psychanalyse à déclarer se fonder sur des preuves d’efficacité – aujourd’hui largement discréditées. Cependant, les critères de vérification rigoureuse et de stricte reproductibilité sont en général respectés en science, et ce n’est pas le cas des précédentes.

Par ailleurs, les domaines scientifiques complexes, tels que la climatologie et la santé, ne sont pas à l’abri d’une interprétation partielle ou fautive des faits. La persistance du climatonégationnisme et des régimes amaigrissants en fait foi. De plus, le nombre d’études alimentaires proclamant, d’une année à l’autre, une thèse et son contraire place la crédibilité scientifique dans une situation embarrassante.

Du point de vue de la preuve scientifique, la valeur de l’anecdote est presque nulle. Cela ne veut pas dire qu’elle ne représente pas un cas positif pour la thèse que l’on veut démontrer. Mais un seul ou quelques cas ne suffisent pas. Une analyse scientifique rigoureuse requiert des statistiques convaincantes sur un grand nombre de cas. Voir le texte « La valeur des anecdotes », du chercheur en biologie moléculaire Jonathan Jarry, à la page 8 du Québec sceptique no. 92.

Plusieurs autres articles de ce numéro montrent que le phénomène de la post-vérité n’est pas nouveau.

Les mensonges de la psychanalyse

Les prétentions de la psychanalyse s’appuient sur les spéculations et les mensonges de son fondateur Sigmund Freud. Le professeur de psychoéducation Serge Larivée a publié dans le Québec sceptique une série d’articles révélateurs à ce sujet, intitulés « La psychanalyse ne résiste pas à l’analyse ». Une quatrième et dernière partie figure dans ce numéro en page 39 du Québec sceptique no. 92.

Le Pr Larivée termine son article par cette phrase : « La psychanalyse ne serait, au fond, qu’une foire aux illusions entretenue par ses adeptes. À quand la fin de la mascarade ? » Sa conclusion ne laisse aucun doute sur ce qu’il estime être la valeur d’une théorie et d’une pratique fondées sur des concepts non démontrés issus d’une fraude scientifique.

Malgré les nombreuses critiques et dénonciations de son caractère non scientifique et de son inefficacité thérapeutique, la psychanalyse demeure active, notamment en France et aux États-Unis, si on prend en considération les milliers de praticiens qui sont affiliés à des organisations professionnelles psychanalytiques. Le mensonge a fini par payer et il est très difficile d’en éradiquer les suites. La post-vérité psychanalytique perdure.

Les spéculations de l’ufologie

Notre Terre n’est qu’une planète parmi des milliards dans notre galaxie et il y a des milliards de galaxies semblables à la nôtre. Cela donne à penser qu’il existerait d’autres civilisations technologiques d’un niveau similaire au nôtre (ou même supérieur) dans notre galaxie, sinon parmi plus de cent milliards d’autres. Les distances énormes qui séparent les étoiles, d’autant plus les galaxies, posent de fantastiques difficultés à un éventuel contact, qui n’a d’ailleurs jamais été démontré.

Néanmoins, de nombreux adeptes de l’ufologie croient que nous avons été visités par des extraterrestres dans le passé et qu’ils nous visitent régulièrement encore aujourd’hui. S’agit-il d’un autre cas de post-vérité ? Ces ufologues vont manifestement au-delà des faits disponibles. Certains vont même jusqu’à croire qu’ils ont été enlevés par des extraterrestres et retournés sur Terre subséquemment, tout cela sans ne pouvoir offrir aucune preuve concrète, sinon des anecdotes de « rencontres » de divers types.

La position des Sceptiques du Québec sur cette question est décrite dans un court texte du Québec sceptique no. 92 en page 15. Il est la transcription d’un communiqué vidéo que j’ai présenté, en différé et sur demande, pour la conférence de presse du troisième Congrès ufologique de Montréal, qui célébrait en 2016 cinquante ans d’ufologie civile au Québec.

Les affabulations scientifiques

Certains scientifiques travestissent les faits de façon à ce qu’ils pointent vers des conclusions qui s’accordent avec une idéologie préétablie. Ils peuvent être bardés de diplômes et avoir fait de grandes découvertes, il reste qu’ils soutiennent des thèses qu’ils veulent absolument prouver, quitte à dénaturer les faits.

Le cas du biologiste Luc Montagnier en présente un exemple frappant. Co-lauréat du prix Nobel de médecine pour sa découverte du virus du sida, il défend la thèse de la mémoire de l’eau en soutien à l’homéopathie. Vous trouverez dans le Québec sceptique no. 92 en page 17 un article du chercheur en chimie médicinale Michel Belley sur ce cas et sur les théories pseudoscientifiques de l’oncologue Dominique Belpomme.

Ce dernier soutient que l’environnement chimique et les ondes électromagnétiques causent l’essentiel de l’augmentation observée de nombreuses maladies au cours des dernières décennies, notamment du cancer. Il omet de mentionner qu’une grande partie de cet accroissement est due à la plus grande longévité de la population en général. Il n’apporte pas non plus de preuve convaincante du niveau allégué des effets nocifs de l’environnement sur certaines maladies qu'il prétend être causées par des produits chimiques ou les ondes électromagnétiques

Montagnier et Belpomme, ainsi que bien d’autres scientifiques (réputés ou non), diffusent ainsi des post-vérités sous l’apparence d’un vernis scientifique trompeur. Ils choisissent les faits qui favorisent leurs thèses idéologiques et laissent tomber ceux qui ne concordent pas avec ces dernières.

Les manipulations de la religion

Les religions fondent leurs préceptes sur l’interprétation de textes dits « sacrés », copiés, recopiés, traduits et remaniés de génération en génération pendant des siècles. La plupart des croyants ne considèrent pas que ce sont des chroniques exactes. Les récits, souvent fictifs, qu’ils contiennent visent d’abord à propager un enseignement moral particulier. Cela n’est pas tellement différent d’un discours politique qui tiendrait peu compte des faits ou s’appuierait sur des « faits autres » (alternatifs), non pertinents ou non démontrés.

Le théologien Martin Bellerose explique en conférence que la Bible est constituée de textes divers et d’inspirations variées, écrits dans des contextes différents, traduits librement et reçus de façons multiples. Il rend aussi compte des contradictions morales qui y fourmillent. Pour bien saisir les nuances de sa pensée religieuse, vous pouvez lire le compte-rendu de son allocution en page 65 du Québec sceptique no. 92.

Selon ce théologien, la réception du message biblique pourra varier selon le contexte. Un auteur peut même inventer un fait pour exprimer un enseignement particulier. Ainsi, un apôtre né dans le judaïsme, connaissant donc naturellement la prophétie d’un messie ressuscité pourrait, dans son Évangile, faire revivre Jésus après sa mort pour que son discours soit conforme à l’annonce de l’Ancien Testament. Ce serait sa façon de bien recevoir la prophétie… ou sa façon de manipuler l’esprit des adhérents en vue de l’objectif qu’il poursuit.

Depuis des millénaires, les religions s’appuient doctrinairement sur des post-vérités, provenant de livres dits « sacrés » ; elles ne tiennent pas compte des faits, des mensonges et des contradictions morales qui s’y trouvent. Des extrémistes mal intentionnés en choisiront certains passages pour justifier leurs actions destructrices. Le dogmatisme issu des post-vérités religieuses a servi et sert toujours de justifications inacceptables pour des gestes totalement répréhensibles.

Dissonance cognitive

Les faits « alternatifs » qui soutiennent les post-vérités tentent de diminuer la dissonance cognitive entre nos croyances et la réalité. Lorsque nos convictions vont à l’encontre de certains faits, plusieurs stratégies s’offrent d’abord à nous : douter des faits dérangeants et les rejeter, choisir ceux qui nous conviennent et oublier les autres, concocter de nouveaux faits soutenant nos convictions et les tenir pour vrais – et ainsi créer des faits autres. En dernier lieu, aurons-nous le courage de changer nos convictions plutôt que les faits ?

Internet et les médias sociaux multiplient les occasions de réduire la dissonance cognitive. Ils offrent une multitude de faits non vérifiés et de « fausses nouvelles » laissant à chacun la possibilité de choisir ce qui lui plaît. De plus, les moteurs de recherche courants filtrent le résultat de nos investigations selon nos préférences, en partie déterminées par le type de sites que nous consultons le plus souvent. Ainsi, du point de vue politique, nous deviendrons plus de gauche ou plus de droite selon nos inclinations initiales, qui motivent nos recherches et nos choix de diffuseurs d’information.

Il y a à peine une vingtaine d’années, il fallait être animateur, journaliste ou écrivain pour faire connaître, bien localement, ses idées. Depuis l’avènement d’Internet, des réseaux sociaux et des téléphones intelligents, n’importe qui peut diffuser ses opinions dans le monde entier grâce aux blogues, à Facebook ou Twitter – propageant ainsi sans filtre ses biais et ses réactions émotionnelles. Plusieurs les considéreront comme crédibles, surtout si elles correspondent à leurs convictions intimes.

Doute et vérification

Ainsi, à cause du biais naturel de confirmation de ses croyances, les psychanalystes en sauront plus sur les faits soutenant leur profession que sur ceux qui s’y opposent. Les ufologues auront à l’esprit une multitude d’apparitions d’ovnis inexpliquées et peu d’explications scientifiques critiques. Les homéopathes pourront citer maints succès anecdotiques de leur pratique, mais connaîtront bien peu les arguments de leurs opposants. Les religieux feront valoir les nombreux éléments positifs de leur croyance et occulteront ceux qui leur apparaissent négatifs.

D’autre part, des faits sur lesquels tous s’accordent peuvent aussi conduire à des interprétations différentes, voire opposées. Seules des vérifications rigoureuses des diverses interprétations hypothétiques pourront départager celles qui sont largement factices de celles qui se rapprochent de la réalité. C’est là que les démarches scientifique et sceptique prennent tout leur sens.

Il n’y a pas de solution simple ni facile pour se garder d’adhérer inconsciemment aux post-vérités ou de contribuer à leur dissémination. Il faut faire l’effort de douter des nouveaux faits, surtout de ceux qui correspondent à nos convictions. Il faut faire l’effort de vérifier à nouveau des faits tenus pour acquis. C’est aussi une bonne idée de se renseigner à des sources neutres et fiables. Et gardons-nous de diffuser sans nuances sur les réseaux sociaux des informations non vérifiées et nos propres réactions émotionnelles.

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