Arguments
Nous trouverons toujours des explications crédibles pour justifier nos convictions. Il en va de même pour nos opposants. Un dialogue ne peut s’établir sans la reconnaissance et l’analyse de nos biais réciproques.
Ceux qui ne pensent pas comme nous ont leurs raisons de soutenir une position différente de la nôtre. Ces raisons suivent un argumentaire qui leur est propre et sélectif, mais n’en est pas moins localement logique. Il est salutaire pour nous de mieux le comprendre, autant pour examiner les faits sur lesquels leurs arguments se fondent que les faits dont ils ne tiennent pas compte. C’est aussi un bon départ pour entamer une discussion raisonnable.
Rappelons-nous que la réalité est complexe et que nos sens ne nous la rapportent que partiellement selon des modèles reliés à notre physiologie sensorielle. Il est impossible d’avoir une vue complète et entière de même une petite partie de la réalité. Nous devons donc faire des choix de ce que nous pensons être le plus pertinent. Et ces choix reposent d’abord sur notre jugement, qui est nécessairement partiel et biaisé par nos valeurs, nos intérêts et nos attitudes.
La pensée critique, sur laquelle se base l’approche sceptique, nous invite constamment à revoir nos prémisses, nos observations, nos argumentaires, nos conclusions et leurs conséquences. Des visions différentes, comme celles de nos opposants, constituent des points de départ appropriés pour effectuer cette revue. De part et d’autre, il nous faut demeurer conscients de nos préjugés afin de ne pas nous égarer dans une stérile autojustification.
Anecdotes et acquis historiques
On a souvent parlé des limites de l’anecdote pour soutenir quelque position que ce soit. Avant que les méthodes scientifiques et mathématiques ne se soient développées, c’est sans doute à partir d’exemples dispersés que se sont construites plusieurs « sciences » anciennes, notamment l’acupuncture et l’homéopathie. Ces pratiques passées ont tenté de circonscrire des approches meilleures pour soulager ou guérir la maladie que de ne rien faire ou de faire n’importe quoi.
Il y a des milliers d’années, les théoriciens de l’acupuncture ont imaginé que le corps humain était traversé par un réseau complexe de « méridiens » reliant les différents organes du corps. Des praticiens qualifiés insèrent des aiguilles en certains points stratégiques le long de ces invisibles méridiens pour guérir une maladie particulière. Aucune théorie médicale moderne n’appuie les prémisses de l’acupuncture. C’était un art réservé aux initiés qui suivaient des procédures ancestrales bien établies. C’est toujours le cas aujourd’hui ; il existe même un ordre professionnel des acupuncteurs.
Les médicaments homéopathiques sont d’origine plus récente, mais la théorie qui les soutient précède aussi l’avènement de la science médicale du 20e siècle. Ils ont été concoctés suivant un principe non démontré et aujourd’hui rejeté par la science : un composé qui donnerait les symptômes de la maladie en quantité normale la guérirait en quantité infinitésimale. Les dilutions homéopathiques sont souvent telles qu’aucune molécule active ne peut être présente dans le médicament. Pourtant, ils sont toujours vendus en pharmacie – même au 21e siècle !
Si on ne connaît pas les mécanismes d’action d’une procédure ou d’un médicament, on doit faire de nombreux tests et compiler des statistiques sur les effets obtenus. Les études statistiques originelles nécessaires de l’acupuncture et de l’homéopathie (si elles ont existé) ne nous sont pas parvenues.
On peut supposer que ces pratiques émanent de succès anecdotiques initiaux et qu’elles réussissaient dans les cas pour lesquels l’effet placebo joue un rôle important ou pour des maladies cycliques qui retournent éventuellement à la normale. Elles ont aussi l’avantage de ne pas interférer directement avec un processus physiologique, car elles n’ont généralement aucun effet direct positif ou négatif sur la santé. Et c’est probablement ces facteurs qui contribuent toujours à leur relatif succès.
Les inventeurs de ces pratiques se sont servis de leurs connaissances et de leur raison pour développer des méthodes de guérison qui leur ont semblé adéquates. Leurs successeurs ont poursuivi leur travail parce que leur réputation était déjà établie et qu’ils avaient un certain succès comparé à des procédures invasives de la médecine d’antan, notamment les saignées, les purges et les chirurgies inutiles et faites souvent sans précaution hygiénique. Les praticiens d’aujourd’hui justifient leur pratique par les succès obtenus pour des affections relativement mineures, cycliques et pour lesquelles l’effet placebo est significatif.
Si ces pratiques ne s’appuyaient pas sur une longue tradition, elles ne pourraient sans doute pas faire leur apparition aujourd’hui chez les gens scientifiquement avertis. Les principes sur lesquels elles reposent ne pourraient pas être invoqués puisqu’ils sont scientifiquement intenables. Elles ne passeraient pas non plus les tests cliniques requis aujourd’hui qui exigent une efficacité bien au-delà de l’effet placebo. Leurs praticiens estiment pourtant que leurs succès actuels, aussi mitigés et limités qu’ils soient, justifient leur pérennité. Même la médecine scientifique connaît de nombreux ratés qui peuvent être encore plus lourds de conséquences que l’acupuncture ou l’homéopathie, selon eux.
Le recours à l’autorité
La pratique de l’acupuncture et de l’homéopathie repose aussi sur une certaine forme d’argument d’autorité. Le fait qu’elles soient reconnues comme un ordre professionnel ou par un syndicat et qu’elles aient pignon sur rue ajoute à leur prestige. Cependant, on fait sans doute plus souvent appel à l’argument d’autorité dans le domaine des croyances religieuses.
Rappelons-nous la fin du monde annoncée pour décembre 2012 par de nombreux gourous se rapportant à une particularité du calendrier maya (1). Ce délire apocalyptique avait d’ailleurs infecté les esprits d’un bon nombre de citoyens américains. Des dizaines de milliers de sites Internet faisaient allusion à cette prédiction spectaculaire, y donnant ainsi une certaine crédibilité (en partie pour augmenter leur nombre de clics…).
Ce type de prévision apocalyptique n’est pas unique. On a rapporté des centaines de fins du monde imminentes durant ces derniers siècles. Elles ne se sont manifestement pas produites. Ces prophéties reposaient en partie sur l’autorité biblique du Nouveau Testament qui mentionne plusieurs fois une fin du monde catastrophique le jour du Jugement dernier au moment où le Christ reviendrait sur Terre.
Ces écrits exercent toujours une influence importante chez les fondamentalistes religieux. Lorsqu’une fin du monde prévue à une date particulière n’arrive pas, les adeptes autojustifient leur méprise en alléguant une bête erreur de calcul ou en affirmant que ce sont leurs ferventes prières qui ont évité le pire.
Les créationnistes se soumettent aussi à une autorité religieuse qui leur enseigne que la Terre et l’espèce humaine n’ont que 6000 ans. Quarante pour cent des Américains croient qu’Adam et Ève furent les premiers humains sur notre planète.
Si nous suivions la généalogie de ces premiers humains (par ailleurs, tous juifs !) – d’Adam à Seth et à Noé avant le Déluge et de Noé à Abraham, David et Jésus par la suite –, nous arriverions, semble-t-il, à une période de 4000 ans. Les fondamentalistes chrétiens, musulmans et juifs, qui acceptent littéralement l’autorité des écrits bibliques, rejettent ainsi plusieurs siècles de science astronomique, géologique, paléontologique, biologique et génétique qui soutiennent l’évolution des espèces au cours de millions d’années.
La défense rationnelle du créationnisme repose souvent sur l’origine inconnue des toutes premières formes de vie sur Terre et des fossiles intermédiaires manquants. Ils mettent aussi en doute la précision de la datation par radioactivité. Sur l’appui d’un seul livre rédigé il y a des millénaires, ils rejettent les découvertes de nombreuses disciplines scientifiques modernes sur l’âge de la Terre et de l’Univers ; ils remplacent la passionnante histoire de l’évolution des espèces au cours de centaines de millions d’années par une création divine de toutes les espèces à un moment précis d’un passé récent.
Ces fondamentalistes demeurent rationnels à l’intérieur de leur système de référence que sont leurs livres sacrés. Ils trouveront toujours le passage qui justifiera leurs idées, leurs préjugés et les comportements qu’ils jugent appropriés. Le groupe dans lequel ils évoluent leur procure aussi la convivialité et le soutien moral qu’ils recherchent, ainsi qu’une réponse toute faite aux questions existentielles. Les écrits apologétiques de leurs grands penseurs expliquent d’ailleurs pourquoi ils ont raison et pourquoi les incroyants ont tort.
Au sujet des questions scientifiques sur l’origine de la Terre ou des humains, leurs experts savent comment présenter des citations tronquées qui laissent croire que même des évolutionnistes convaincus apparaissent douter de leurs propres convictions. Les questions qu’ils poseront à leurs lecteurs, possédant généralement peu de notions scientifiques, pointeront vers des réponses révélant l’action d’un Créateur.
Les efforts qu’ils ont déjà faits pour absorber les préceptes de leur croyance et promouvoir leur intégration dans un groupe d’entraide les empêcheront de poser un regard critique envers ceux qui les ont instruits. C’est ainsi qu’ils réduisent la dissonance cognitive entre ce qu’ils croient vrai et la réalité de l’évolution soutenue par presque tous les biologistes et les géologues et expliquée dans de multiples documentaires scientifiques dans tous les médias.
Les biais accommodants
Les scientifiques ne sont pas non plus exempts d’erreurs de bonne foi ou de manque de jugement, ni même de fraudes avérées. De grands physiciens, comme Newton et Einstein, ont été aveuglés par leurs convictions personnelles.
Isaac Newton, inventeur du calcul différentiel et concepteur de la théorie de la gravitation, avait « clairement » prédit la fin du monde pour après 2060 en se basant sur l’exégèse biblique (2). Albert Einstein, découvreur de relativité et célèbre pour son équation d’équivalence entre la masse et l’énergie : E = mc ^ 2, n’a jamais accepté l’indéterminisme, aujourd’hui avéré, de la mécanique quantique qu’il jugeait « intolérable » et contraire à sa vision ordonnée du cosmos.
Plus près de nous, les sciences biomédicales vivent actuellement ce qu’on a appelé « une crise de la reproductibilité » des résultats (3). Ceux-ci ne peuvent être reproduits dans une proportion estimée de 75 à 90 % des cas ! Si quelques recherches ultérieures semblent vérifier les observations initiales, plusieurs autres recherches les contredisent.
Cette crise s’étend sans doute aussi aux sciences sociales puisqu’elles ont des méthodes de recherche similaires. Cela signifie que plus des trois quarts des conclusions de ces études n’ont pas été validées par des scientifiques du même domaine qui ont entrepris de vérifier leurs résultats en refaisant minutieusement chaque étape de l’expérimentation originale.
Vous avez sans doute aussi noté combien souvent un aliment est vanté une année dans une étude scientifique pour ses effets bénéfiques, avant d’être décrié l’année suivante par une autre étude, apparemment aussi sérieuse. Le chocolat et le curcuma, par exemple, ont tour à tour été applaudis pour leurs qualités de « super aliment » et décriés à cause de certains effets problématiques ou de bénéfices pratiquement nuls. C’est une situation plutôt embarrassante pour la science nutritionniste et pour la science tout court, qui y reste associée.
Certains critiques ont dénoncé comme inutiles des procédures médicales courantes, telle la détection du cancer de la prostate au moyen du test de l’antigène prostatique (APS), conduisant à des procédures médicales dangereuses pour la santé. Ils estiment qu’il s’agit de surdiagnostic nuisible à la santé publique.
Sous la pression de lobbies pharmaceutiques et d’autres intérêts financiers, la communauté médicale aurait aussi révisé à la baisse les seuils critiques de certains biomarqueurs, notamment l’hyperglycémie, l’hypertension, l’hyperlipidémie et l’ostéoporose (4). Cela a eu pour effet de créer presque instantanément des millions de nouveaux cas de ces maladies, sujets naturellement à des traitements par médication. Ces critiques dénoncent alors ce qu’ils nomment la « faillite éthique » de l’institution médico-hospitalière en Occident.
La pratique scientifique est loin d’être aussi parfaite que ses rigoureuses méthodes laissent entendre. Elle est faite par des humains qui ont des convictions, des biais et des intérêts. La reproduction exigée des résultats par d’autres chercheurs tend à rendre plus strictes et conformes les procédures expérimentales. Mais des erreurs et des omissions, involontaires ou non, se produiront. Il vaut mieux tester, retester et chercher des failles possibles que de publier à la hâte pour s’assurer des subventions.
Le processus de vérification expérimentale par des pairs doit être résolument maintenu pour permettre à la science de continuer à méthodiquement s’autocorriger. Les scientifiques dont la reproduction des résultats échoue doivent reconnaître leurs erreurs, refaire leurs expériences avec plus de rigueur et modifier au besoin leur approche plutôt que de s’enfermer dans une improductive autojustification.
Critique rigoureuse et constructive
La non-reconnaissance de ses erreurs est universelle. La rationalisation de ses convictions est commune. Pseudoscientifiques et scientifiques y ont naturellement recours. Nous cherchons à diminuer l’incohérence entre ce que nous croyons ou espérons et les faits ou les preuves qui tendent à démontrer le contraire. Ce sont des réactions normales de protection de l’intégrité psychique humaine.
Nous sommes prêts à recourir à toutes sortes de contorsions verbales pour réduire cette bien inconfortable « dissonance cognitive ». Plus nous aurons investi de sentiments, de temps ou d’argent dans une vision particulière de la réalité, plus l’ampleur de cette dissonance sera grande et plus nous nous efforcerons de la diminuer.
Le véritable esprit critique doit s’exercer autant sur nos propres convictions que sur celles d’autrui. On doit revoir nos arguments et les faits sur lesquels ils reposent. On doit revoir avec ouverture les argumentaires de nos opposants et examiner à nouveau les faits qui les soutiennent. La raison s’exerce de part et d’autre, mais souvent la sélection des faits et les jugements émis diffèrent selon nos biais respectifs.
L’autojustification nous éloigne d’une compréhension plus approfondie du monde dont nous faisons partie et de tous ceux qui aspirent à cet entendement. Le pénible inconfort du doute fait partie de la recherche rigoureuse d’une connaissance plus juste de la réalité. Tentons de reconnaître ces aspects limitatifs de notre fonctionnement et de les apprivoiser pour mieux les contrôler.
Notes
1. LAMONTAGNE, Robert. Les Mayas, Nibiru et la fin du monde en 2012 – Mythes et réalités. Québec sceptique no 79, pp. 45-51.
2. Wikipédia. List of dates predicted for apocalyptic events : http://en.wikipedia.org/wiki/List_of_dates_predicted_for_apocalyptic_events
3. DUTIL, Yvan. Quand la science nourrit la pseudoscience : https://voir.ca/yvan-dutil/2015/05/27/quand-la-science-nourrit-la-pseudoscience/
4. TURCOTTE, Fernand. Le surdiagnostic. Québec sceptique no 84, pp. 50-57.