Arguments

Hypothèses spéculatives

Notre recherche de sens nous inspire de nombreuses suppositions, des plus sérieuses aux plus fantaisistes. Avant de poursuivre, assurons-nous de leur réfutabilité.

Notre imagination nous suggère constamment des tas d’idées. Nous avons vu un objet bouger dans le ciel ou nous avons entendu du bruit dans les buissons – sans savoir de quoi il s’agissait. Nous formulons alors plusieurs hypothèses : c’est un avion ou un astronef, c’est un chien ou un dragon. La prochaine étape se fait alors naturellement, nous tentons de vérifier si c’est bien le cas.

Parfois, la vérification se fait rapidement et sans ambiguïté : nous reconnaissons le type d’avion ou la race du chien. L’hypothèse est vérifiée. Nous pouvons baser notre réaction sur nos connaissances de ce que ce fait implique pour nous.

D’autres fois, l’objet s’éloigne sans que nous puissions vraiment l’identifier, le bruit s’arrête sans que nous puissions en déterminer la source. Faute de confirmation empirique, ces hypothèses deviennent alors problématiques, mais elles n’offrent pas toutes la même promesse d’une résolution satisfaisante.

Revenons sur les distinctions entre hypothèse spéculative et hypothèse scientifique, entre théorie populaire et théorie scientifique. Toute démarche critique doit clairement les reconnaître pour ce qu’elles sont.

Hypothèse spéculative

Une hypothèse extraordinaire, comme celle d’un astronef (extraterrestre), relève d’une spéculation sans fondement scientifique. Elle ne fait partie ni du domaine empirique ni de celui de la science. Elle évoque une très improbable perspective, voire une possibilité complètement fantaisiste. Elle ne repose que sur des témoignages ou des traces ambiguës.

C’est la plupart du temps une idée qui ne se prête pas à des vérifications concrètes. Elle ne génère pas de prédictions que nous pourrions tester. Elle rappelle un événement anecdotique non vérifiable – partagé ou non par plusieurs personnes. Faute de données empiriques, nous ne pouvons démontrer que cette idée est vraie ou fausse. Elle demeure non réfutable et, par le fait même, ne peut faire l’objet d’une démarche scientifique.

De telles hypothèses parsèment notre imaginaire. Elles proviennent de mythes religieux ou ancestraux. Elles surgissent constamment dans les pseudosciences, telles l’astrologie, l’homéopathie ou l’ufologie. Elles sont l’apanage des charlatans, des partisans et des idéologues. Elles n’ont pas d’effets tangibles sur la réalité physique.

Hypothèse scientifique

Si nous avons trouvé une façon de vérifier les implications d’une hypothèse spéculative, elle pourrait se transformer en une hypothèse scientifique. La possibilité d’être mise à l’épreuve et éventuellement réfutée au moyen d’expériences concrètes constitue une caractéristique essentielle d’une hypothèse scientifique.

Même si nous pouvons concevoir des tests pour la vérifier, une hypothèse scientifique n’est pas encore rendue à l’étape de la formulation de prédictions formelles. Elle doit cependant s’appuyer sur un ensemble de connaissances préalablement établies qui suggèrent qu’elle se situe parmi les possibilités envisageables.

À cette étape, prenons un soin particulier de ne pas choisir une hypothèse plutôt qu’une autre selon nos biais cognitifs ou idéologiques. Si nous croyons personnellement que les ovnis s’expliquent par la visite de vaisseaux extraterrestres, nous pourrions négliger de vérifier à fond des hypothèses alternatives reliées aux planètes, aux satellites, aux débris spatiaux, aux avions furtifs, aux ballons, aux lanternes volantes ou aux oiseaux… sans oublier que nous sommes tous sujets aux perceptions trompeuses et aux faux souvenirs.

Théorie populaire

Dans le langage populaire, théorie signifie souvent « hypothèse spéculative ». Les théories du complot en sont un exemple contemporain. On dira « il a sa théorie sur l’attaque du Pentagone en 2001 ». Ce type de « conspirationniste » ne croit pas la version officielle et démontrée d’un avion détourné percutant un complexe militaire. Une sélection particulière des faits lui fait croire qu’un missile téléguidé l’aurait frappé.

L’ésotérisme et l’ufologie abondent en « théories » farfelues. Certains croient, par exemple, que les « extraterrestres » sont en réalité des « intraterrestres » qui habitent à l’intérieur d’une Terre creuse. D’autres maintiennent qu’un Univers jumeau du nôtre (mais négatif) permet de voyager mille fois plus vite que dans notre Univers (positif). Ces idées ne reposent sur aucun fondement empirique. Leurs auteurs les répètent sans apporter de preuve concrète ni de moyen de les vérifier expérimentalement.

Méfions-nous du mot « théorie » utilisé dans le sens populaire. Il est bien loin de la portée qu’on lui accorde dans le sens scientifique.

Théorie scientifique

Une théorie scientifique est une explication structurée formée d’hypothèses scientifiques dont on a déjà vérifié expérimentalement la validité. Chacune des hypothèses sur lesquelles elle se fonde a résisté aux nombreux tests auxquels on l’a soumis. Une théorie scientifique a généré de multiples prédictions qui se sont produites précisément selon les attentes.

De nombreuses interprétations du fonctionnement de la nature ont acquis le statut de théorie scientifique. Mentionnons la théorie de la gravité, celle de l’électromagnétisme, de la tectonique des plaques continentales, de l’évolution des espèces et du big bang. Certaines théories ont si souvent été confirmées et depuis tellement longtemps qu’elles ont acquis le statut de « lois » physiques, comme les lois du mouvement et de la gravité de Newton.

Une théorie scientifique (et a fortiori une loi scientifique) se révèle très rarement fausse parce qu’elle repose sur une multitude de prédictions réalisées. Elle peut toutefois être modifiée lorsque testée hors de son domaine d’applicabilité habituel. Par exemple, les lois du mouvement de Newton ont été raffinées par la théorie de la relativité spéciale d’Einstein pour des vitesses approchant celle de la lumière (300 000 km/sec). La mécanique classique de Newton est toujours aussi valide pour des vitesses normales sur Terre et même pour la trajectoire de sondes interplanétaires.

Évitons les spéculations stériles

Bref, les hypothèses spéculatives demeurent spéculatives – à moins que l’on puisse trouver le moyen de les tester. D’autre part, les hypothèses scientifiques émanent de savoirs établis qu’elles tentent de dépasser en ouvrant de nouveaux horizons. Si elles résistent à toutes les tentatives pour les réfuter, elles seront provisoirement acceptées comme vraies.

Elles deviendront des théories scientifiques bien établies seulement quand leurs prédictions auront été confirmées des centaines de fois dans de multiples contextes et par un grand nombre de scientifiques. Si les preuves positives continuent de s’accumuler pendant des décennies, elles parviendront au statut de loi scientifique.

Notons que les hypothèses spéculatives n’ont pas d’effets mesurables sur la réalité. Ces idées fantaisistes ne servent pas non plus à faire progresser la science. La plupart du temps, elles méritent qu’on les abandonne pour se donner le temps de poursuivre des avenues plus productives.

Rappelons-nous que le fardeau de la preuve revient à celui qui fait l’affirmation. Et ne confondons pas théorie au sens populaire avec théorie au sens scientifique.

2019 - qs099p05