Défi
Le « paranormal » met au défi notre compréhension des lois physiques. Des sciences bien établies devront être substantiellement révisées si les phénomènes extraordinaires allégués se produisent réellement. Mais, est-ce bien le cas ? Dès leur fondation, les Sceptiques du Québec se sont donné la mission d’éclaircir cette troublante question.
La position des étoiles et des planètes dans le ciel influence-t-elle notre personnalité ? Les lignes de notre main déterminent-elles les faits marquants de notre vie ? De proches disparus peuvent-ils communiquer avec nous par l’envoi de messages provenant de l’au-delà ?
Les Sceptiques du Québec en doutent. Depuis trente ans, ils offrent même un prix important à qui pourra en faire la démonstration. Certains astrologues, chirologues et médiums, croyant détenir de tels pouvoirs paranormaux, ont tenté leur chance en relevant le défi que nous leur lancions. Tous ont échoué.
Notre organisme estime qu’il a fait sa part en révisant plus de 150 candidatures au cours de ces décennies, plusieurs conduisant à des vérifications approfondies. De telles expériences requièrent un temps appréciable de la part de bénévoles dévoués — jusqu’à présent sans résultats positifs. Sauf, bien sûr, la confirmation du bien-fondé de leur scepticisme.
Groupes d’investigation similaires
Ils ne sont d’ailleurs pas le seul groupe sceptique à offrir une bourse pour des preuves claires d’un don surnaturel. Le magicien américain (et canadien) James Randi a offert un million de dollars pour une telle démonstration(1) et il a testé des dizaines de prétendants. Son défi paranormal s’est terminé en 2015 après une cinquantaine d’années de tests.
D’autres organismes sceptiques poursuivent aujourd’hui cet effort, dont le Center for Inquiry Investigation Group(2) (américain) qui offre maintenant 250 000 $ à quiconque en fera la démonstration. Vous n’avez pas à détenir vous-même un tel don pour, sans effort, faire un peu d’argent; vous pouvez remporter 5000 $ en recommandant à ce groupe d’investigations une personne qui apportera la preuve de l’action d’un pouvoir paranormal sur le monde réel.
Prix et publicité
Peu de candidats se présentent malgré les sommes importantes promises par différents organismes pour obtenir une démonstration claire d’un don paranormal. Il faut d’abord que le montant d’argent offert soit suffisant pour inciter les gens à penser que cela pourrait être dans leur intérêt. Pourquoi en effet se soumettraient-ils à une expérience à laquelle ils pourraient échouer s’il n’y avait pas une récompense substantielle au bout du compte (voir figure 1) — tout en risquant une perte de crédibilité en cas d’échec?
En 1989, soit deux ans après leur fondation, les Sceptiques du Québec offrent 1000 $ localement pour une telle démonstration. De plus, ils s’associent en même temps au chercheur belge Jacques Theodor(3). Ce dernier promet la somme de 100 000 $ pour participer avec succès à un test suivant une première expérience réussie au Québec. Notre organisme a alors commencé à recevoir des demandes d’inscription au défi. On compte 14 cas durant les trois premières années.
En 1993, deux initiatives firent passer le nombre de nouveaux cas à près d’une trentaine. Premièrement, Jacques Theodor bonifie son prix à 250 000 $. Deuxièmement, le physicien Alain Bonnier, devenu membre des Sceptiques, offre 10 000 $ pour passer le premier test localement. Avec autant d’argent en jeu, les médias s’emparent de la nouvelle et publicisent le concours.
Malheureusement, l’enthousiasme tombe l’année suivante avec seulement quatre nouvelles inscriptions. Et durant la première moitié de 1995, notre association reçoit peu de nouvelles inscriptions. Les administrateurs décident alors de porter un grand coup. Alain Bonnier ajoute personnellement 500 000 $ au prix courant, le portant ainsi à 750 000 $ !
Et pour s’assurer d’une publicité sensationnaliste, les Sceptiques se présentent au Salon de l’ésotérisme à Montréal avec des membres de l’émission de télévision Journalisme d’enquête (J.E.) du réseau TVA. Ils proposent aux représentants de nombreux kiosques du salon de venir relever le défi. Sous l’œil de la caméra, plusieurs se voient contraints d’accepter. Durant les trois derniers mois de 1995, les inscriptions affluent : 45 nouveaux cas tiennent bien occupés les membres de comité d’investigations. Aucun succès n’est rapporté au prétest exigé pour se qualifier au test formel mettant en jeu 500 000 $ au Québec, sauf une seule candidature (voir figure 3 en annexe).
Durant les six années suivantes (1996 à 2001), il y eut peu d’inscriptions, qui n’ont d’ailleurs pas été comptabilisées. Rappelons qu’une caution de 1000 $ semble avoir refroidi l’enthousiasme des prétendants(4). Il fallait verser ce montant pour pouvoir participer à l’étape du défi de 500 000 $. Les responsables de cette activité ont ainsi voulu diminuer le nombre de demandes fantaisistes, car la grande majorité des inscrits finalement se désistent. Toutefois, elle était aussi certainement démotivante pour quiconque n’était pas sûr de démontrer le don qu’il croit avoir.
Nouvelle entente internationale
Les prix de Jacques Theodor (250 000 $) et d’Alain Bonnier (500 000 $) étant arrivés à échéance, un nouveau comité d’investigations sollicita de certains membres en 2002 la promesse assermentée de contribuer 1000 $ chacun au prix du Défi sceptique. Dix membres ont répondu à l’appel. Notre organisme pouvait dès lors offrir localement une bourse de 10 000 $.
Cette somme correspondait aux moyens limités de notre petite association de bénévoles. Pour frapper l’imagination du public, nous avons conclu une entente avec la James Randi Educational Foundation du célèbre magicien du même nom, résident de Floride. Si un candidat réussissait à démontrer ses pouvoirs paranormaux au Québec et remportait la bourse de 10 000 $, il serait automatiquement éligible au « Million Dollar Challenge ». À lui de refaire l’exploit pour repartir de la Floride avec 1 million $ US en poche.
Pendant une dizaine d’années, nous avons reçu une moyenne de 4 à 5 inscriptions par année, qui menèrent à une demi-douzaine de prétests et à un test préliminaire formel, mettant subséquemment en jeu les 10 000 $. Cependant, James Randi retira son prix en 2015 (commençant alors une retraite bien méritée à plus de 85 ans). Depuis cette date, nous ne recevons qu’une ou deux inscriptions par an et même parfois aucune.
Expériences de pouvoirs paranormaux
Au cours d’une trentaine d’années, 158 inscriptions ont été documentées : 103 pour la période 1990 – 1995 et 55 pour la période 2002 – 2020 (voir la figure 2). De 1996 à 2001, aucune inscription n’a été rapportée ; s’il y en a eu, elles n’ont pas été poursuivies par le comité d’investigations.
D’ailleurs, la grande majorité des prétendants se désistent lorsqu’on leur présente un protocole rigoureux d’évaluation de leurs pouvoirs. Neuf inscriptions sur dix n’auront pas de suite. Les candidats abandonnent lorsqu’ils constatent la rigueur scientifique du test proposé. Souvent aussi leurs prétentions sont invérifiables ou confuses. Les dix pour cent qui font l’objet d’une vérification se sont toutes soldées par un échec.
Succès aléatoires
Une grande variété de dons paranormaux a été testée, notamment l’astrologie, la numérologie, la planche ouija, la chirologie, la voyance, la guérison par la pensée, la télépathie et la télékinésie (voir figures 3 et 4 en annexe pour plus de détails). On pourrait croire qu’une vérification rigoureuse pourrait facilement déterminer si un tel pouvoir se manifeste ou pas. Ce n’est pas aussi simple. La réalité est complexe et il y a toujours une chance que, par hasard, le prétendant réussisse.
Nous devons donc recourir à des méthodes statistiques pour raisonnablement nous assurer que la probabilité d’un succès fortuit corresponde à la valeur du prix offert. Par exemple, pour un prétest, nous demandions au moins une probabilité d’un pour cent de succès par hasard — aucun montant d’argent n’étant en jeu. Après tout, il s’agit alors de déterminer si la prétention repose sur un certain fondement réaliste, avant de passer à un test plus sérieux requérant plus de préparation de notre part.
Bref, si le montant en jeu est de 1000 $, nous acceptions généralement un risque de succès fortuit d’un sur mille. Pour un montant de 10 000 $, une chance sur dix mille nous apparaissait raisonnable. Pour de plus grosses sommes d’argent (jusqu’à un million $), nous exigions moins d’une chance sur un million de succès par hasard.
Méthodes statistiques
Les protocoles d’expérimentation s’appuient sur des manifestations concrètes et mesurables du don allégué. Pour diminuer les risques de tromperie, nous conservons toujours un strict contrôle des objets et des procédures de test. Pour s’assurer d’un risque négligeable de succès par hasard, deux méthodes statistiques se prêtent aisément à la vérification : des répétitions suffisantes d’un événement dont la probabilité est facile à déterminer et l’appariement d’objets ou de sujets entre eux(5).
Un test classique basé sur des événements répétitifs peut servir à mesurer l’effet de la pensée sur la face sur laquelle va tomber une pièce de monnaie lancée en l’air (ou encore un dé à six faces). Les pouvoirs de voyants, télépathes, télékinésistes et même sourciers se prêtent à ce genre de test. La probabilité de « i » succès sur « n » essais d’un événement de probabilité « p » se calcule selon la formule décrite en annexe (figure 5).
L’appariement de couples est aussi fréquemment utilisé. Il s’agit de réunir des éléments distincts avec leur contrepartie unique. Par exemple, jumeler des personnes à leur signe astrologique propre ou à leur unique aura. Nous avons testé des astrologues, des numérologues et des chirologues au moyen de ce genre d’expérience. La probabilité de « m » appariements réussis sur « n » couples possibles s’évalue selon la formule précisée en annexe (figure 6).
Resserrement des critères d’évaluation
En 2017, le comité d’investigation a décidé d’ajouter deux contraintes additionnelles au Défi sceptique — en partie à cause de certaines candidatures qui grugeaient beaucoup de temps des bénévoles sceptiques. Nous avons d’abord décidé de restreindre les candidatures aux seuls citoyens du Québec. Nous avons aussi fixé le temps d’une expérimentation à un maximum de 60 minutes.
Depuis l’essor d’Internet au début des années 2000, 40 % des candidatures nous provenaient de pays francophones à l’extérieur du Canada (voir figure 7 en annexe). Les échanges de documents ou de protocoles pouvaient se faire par courriel et nous n’avions plus à envoyer ou recevoir des formulaires par la poste. Toutefois, peu d’Européens (ou d’Africains) choisissaient de se déplacer jusqu’à Montréal pour prouver leur don ; ils tentaient de nous convaincre de leurs pouvoirs surnaturels par courriel (ou par ondes cérébrales spéciales). Depuis 2017, les règlements du concours ont exclu les demandes hors Québec.
De plus, quelques candidats nous avaient demandé de cinq à cinquante heures de test pour nous apporter une preuve d’un effet paranormal. Il s’agissait d’effets si ténus qu’ils nécessitaient beaucoup de temps pour discerner l’ombre d’un résultat positif. De si longues expériences ouvrent aussi la porte à la négligence, à la tricherie et aux occasions d’interprétations abusives. Pour toutes ces raisons, nous avions décidé de fixer un maximum de temps pour chaque expérience, soit 60 minutes.
La situation actuelle
Il est probable que ces deux nouvelles contraintes aient contribué à ralentir le nombre de candidatures au défi. Nous n’en avons eu aucune en 2019 et seulement une ou deux les années précédentes. Il faut aussi ajouter que nous ne faisions pas de publicité pour relancer le Défi sceptique et que le montant du prix (10 000 $) pouvait sembler dérisoire aux voyants et médiums de ce monde qui gagnent beaucoup plus en pratiquant leur art divinatoire.
Nos appels à ces derniers pour aider la science, en démontrant publiquement des forces inconnues de la nature, sont largement ignorés. Il faut admettre que nous avons mauvaise presse chez eux. Nous avons décerné à tous les voyants de la planète une motion de blâme (le prix Fosse sceptique) pour avoir omis d’avertir les autorités compétentes des attentats tragiques du 11 septembre 2001 à New York. Et nous avons fustigé de la même façon le médium qui a tenté de faire croire aux téléspectateurs québécois (en 2011) qu’il communiquait avec les morts en faisant subrepticement valser une table.
Tous ces efforts ont-ils été vains ? Nous ne le pensons pas. Le public québécois sait un peu plus et un peu mieux pourquoi il faut demeurer sceptiques face aux prétentions des tenants du paranormal. Par ailleurs, des questions plus actuelles et plus pressantes accaparent notre attention, notamment les médicaments inefficaces, les traitements frauduleux, les fausses informations et les théories du complot. Il n’est toutefois pas exclu de relancer un jour le concours du Défi sceptique, annulé en avril 2020, si des conditions favorables s’y prêtent.
Notes
(L'auteur a été responsable du comité d'investigations de 2002 à 2020.)
1. James Randi Educational Foundation : https://web.randi.org/home/jref-status
2. Center For Inquiry Investigation Group : https://cfiig.org/
3. Jacques Theodor : Défi zététique international sur Wikipédia
4. Alain Bonnier, Petite histoire du Défi sceptique : Québec sceptique no 35, pages 16-17.
5. Louis Dubé, Défi sceptique — histoire récente et protocole d’expérimentation : Québec sceptique no 58, pages 37-42.
Annexes